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France : de la grève à la Grèce ?


C'est presque inconcevable. Après quinze ans de tergiversations, un an de consultation et trois journées de grèves, une loi sur la réforme des retraites a enfin été votée par l'Assemblée Nationale. Conformément à la législation française, elle doit désormais être validée par le Sénat puis définitivement entérinée par le Conseil Constitutionnel. Au terme de ce va-et-vient législatif, il est très rare qu'une loi votée par l'Assemblée soit complètement abandonnée. Pourtant, en dépit de cette réalité, une vague de fond a surgi d'on ne sait où pour spéculer sur la non-promulgation de la réforme des retraites. Dès lors, au lieu de se calmer, les mouvements sociaux sont en train de dégénérer. Si bien que les syndicats appellent à une grève illimitée dans de plus en plus de secteurs dès mardi prochain.



Marc Touati
Marc Touati
Cette réaction est d'autant plus incompréhensible que la réforme décidée par le gouvernement est une réforme à minima, c'est-à-dire bien loin de la rigueur qui serait nécessaire pour vraiment garantir un financement pérenne de la retraite par répartition. Ainsi, il faut savoir qu'aujourd'hui dans l'Hexagone, l'âge moyen de départ à la retraite est déjà de 62 ans. Fixer l'âge légal à un tel niveau ne revient donc qu'à officialiser une situation de fait.

De plus, il est enfantin de comprendre que le système de retraite par répartition était facilement financé lors des « trente glorieuses » lorsque la croissance était forte, que le plein-emploi régnait dans l'Hexagone et surtout lorsque l'on comptait 4 actifs pour un retraité. Aujourd'hui, la situation est tout autre, puisque la croissance française est structurellement molle (1,2 % en moyenne par an depuis 2001), le taux de chômage est proche des 10 % et on ne recense plus qu'1,5 actif pour 1 retraité. Le problème du financement de la retraite n'est donc pas politique, ni même économique, mais simplement mathématique. Et cela, même un enfant de douze ans peut le comprendre.

Aussi, pour réformer véritablement le système, le gouvernement aurait dû être beaucoup plus volontariste et par exemple porter l'âge légal de la retraite à 65 ans, comme l'ont fait de très nombreux pays européens, et comme le recommandent notamment le FMI et son Directeur Général M. Dominique Strauss-Khan…

En outre, le bouclage financier de cette loi table sur un taux de chômage compris durablement entre 4,5 % et 7 % jusqu'en 2025, ce qui est évidemment loin d'être le cas actuellement et a fortiori a peu de chances de se réaliser. C'est exactement l'erreur qui avait déjà été commise en 2003 lors de la précédente réforme des retraites qui tablait sur une croissance économique stabilisée autour des 3 % et sur un taux de chômage de 4,5 %. Tel n'a évidemment pas été le cas, si bien qu'une nouvelle réforme est devenue indispensable aujourd'hui.

Autrement dit, il est quasiment certain que, dans quelques années, la réforme actuelle des retraites deviendra insuffisante et devra être renforcée par une nouvelle loi. C'est bien là le problème des différents gouvernements français qui se succèdent depuis une trentaine d'années : n'osant faire des réformes massives ou encore des ruptures (même lorsqu'ils ont été élus sur ce thème), ils préfèrent engager des réformettes par peur d'attiser la grogne sociale. Cette stratégie est bien entendu perdante à tous les égards. D'une part, parce qu'elle ne règle qu'une partie des problèmes et d'autre part, parce qu'elle génère de toute façon des mouvements sociaux.

En d'autres termes, quitte à subir des grèves et autres blocages, autant engager des réformes profondes sur tous les fronts, ce qui permettra enfin à l'économie française de redémarrer sur des bases plus saines. Malheureusement, tel n'a pas été le choix de nos dirigeants et l'exemple du conflit actuel le prouve encore : la réforme des retraites est loin d'être rigoureuse, pourtant elle génère des dérapages sociaux conséquents qui pourraient bien coûter très cher à l'économie française.

Car, ne soyons pas dupes : si la France a pu faire l'impasse sur la réforme des retraites et plus globalement sur la modernisation de son économie dans les années 80, lorsque sa dette publique était de 20 % du PIB, ou encore dans les années 90, lorsque cette dernière était encore inférieure à 50 %, elle ne peut plus adopter un tel comportement en 2010 avec une dette publique de 83 % du PIB. Et ce d'autant que, pour la troisième année consécutive, la croissance en valeur du PIB hexagonale est inférieure à la charge de la dette publique. Dès lors, la France s'est engagée dans une bulle de la dette. La manifestation première de cette bulle réside dans la faiblesse des taux des obligations d'Etat à dix ans qui oscillent autour des 2,6 % en dépit du dérapage de la dette. Cette cécité est notamment entretenue par l'empathie des agences de notation à l'égard de la France puisqu'elles continuent de noter la dette publique française d'un AAA, alors que, depuis une dizaine d'années, la quasi-totalité des indicateurs permettant d'établir une notation font plutôt état d'un AA voire d'un A.

Alors, pourquoi tant de A ? Principalement parce que les agences de notation savent que si elles dégradent la note de la France, c'est toute la zone euro qui risque de vaciller, réactivant une crise mondiale qui est à peine en voie de résorption. Mais, au-delà de ces considérations géopolitiques, les agences de notation ont également prévenu la France que le maintien de cette notation restait conditionné par la réalisation d'un minimum de réformes sur la dépense publique et principalement sur le système de retraite par répartition. Dès lors, si, à l'instar de la loi sur le CPE en 2006 qui, bien que votée par l'Assemblée Nationale, avait ensuite été retirée par la pression de la rue, la loi sur la réforme des retraites est retirée ou vidée de sa substance, il faut se préparer à une rapide dégradation de notre AAA.

Cette décision entraînera tout d'abord une défiance internationale massive. Dans la mesure où 70 % de la dette publique française est détenue par des non-résidents, une forte augmentation des taux d'intérêt se produira alors, pesant négativement sur l'investissement, donc sur la croissance et l'emploi. D'où une forte hausse du chômage, un accroissement des déficits publics et de la dette, ce qui renforcera la défiance et le cercle pernicieux continuera, entraînant la France dans une crise « à la grecque ».

Pour éviter que l'Hexagone passe de la grève à la Grèce, il faut donc absolument arrêter la démagogie et devenir enfin responsable. Il ne s'agit pas simplement d'un problème de bras de fer entre le gouvernement et les syndicats ou encore de l'issue de la prochaine élection présidentielle, mais de l'avenir de nos enfants.

Marc Touati
Economiste.
Directeur Général de Global Equities.
Président du cabinet ACDEFI (premier cabinet de conseil économique et financier indépendant).

www.acdefi.com


Mercredi 13 Octobre 2010
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