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Les pigeons de facebook


Dans le livre qu’il consacra au krach de 1929 (*), John Kenneth Galbraith faisait remarquer que si l’on parle énormément de fraude durant les périodes de crise, ce n’est pas parce qu’une maladie endémique de la finance a soudainement viré à l’épidémie, mais parce que l’attention de tous étant en éveil, celui qui imagine qu’un soupçon pèse sur lui se transforme promptement, et à toutes fins utiles, en dénonciateur.



Paul Jorion
Paul Jorion
C’est là finement observé, mais une autre raison pour une telle recrudescence doit être, si l’on en juge par notre expérience récente, une meilleure éducation du public.

On se plaint amèrement que l’homme de la rue ne soit insuffisamment informé des tenants et des aboutissants de la crise actuelle, il n’en est pas moins vrai que par rapport à la période antérieure, le public est aujourd’hui bombardé d’explications relatives aux mécanismes financiers. Il est permis de penser qu’il a dû en être de même dans le sillage du krach de 1929 et les années de Dépression qui s’ensuivirent.

C’est cette meilleure conscience de la manière dont opère la finance qui explique sans doute l’indignation récente parmi ceux qui accordent un minimum d’attention à l’actualité économique et financière, à propos de deux incidents : le premier concerne les pertes – difficiles à chiffrer, mais de certainement plus de trois milliard de dollars – subies par la banque américaine J.P. Morgan Chase, dues à une politique calamiteuse de gestion du risque ; le second concerne les irrégularités apparues lors de l’introduction en bourse de la société facebook. Ces pratiques, ou les mécanismes que ces pratiques révèlent, apparaissent aujourd’hui scandaleuses, alors qu’elles constituent le train-train habituel de la finance depuis cent cinquante ans au moins.

Faut-il ainsi s’étonner que le conseil de gestion du risque de J. P. Morgan Chase ait été constitué jusqu’il y a quelques jours seulement d’« amis de la famille », très bien rémunérés sans doute mais dont le manque de compétences sur les matières qu’ils étaient censés superviser, était patent ? Pensons, par exemple, à Mme Ellen Futter, Présidente du Musée américain d’histoire naturelle. Faut-il s’étonner que la banque ait cependant passé haut la main les plus récents tests de résistance des dix-neuf plus grosses banques américaines exigés par la Fed , lui donnant ainsi le droit d’attribuer d’abondants dividendes aujourd’hui malheureusement compromis ?

Faut-il s’étonner que les variations du prix de l’action de la compagnie facebook, le 18 mai, jour de son introduction en bourse, se soient résolues en gains pour les banques responsables du lancement, et ceci que le prix soit à la hausse ou à la baisse, parce que certains de leurs départements pariaient dans une direction et d’autres dans l’autre ? Comme le fait remarquer Daylian Cain, professeur d’éthique financière à la business school de l’Université de Yale, interrogé par le Wall Street Journal : « Le conflit d’intérêt, ça peut rapporter gros ! »

Faut-il s’étonner, toujours dans l’affaire facebook, que les plus gros clients des banques émettrices aient été alertés à titre privé que l’avenir de la compagnie était moins rose que généralement anticipé, ce qui leur avait permis de ne pas se porter acheteur et d’éviter ainsi des pertes ? L’explication n’est-elle pas que la mise en évidence de cet élément d’information supplémentaire avait nécessité une recherche plus approfondie qu’il aurait été injuste de ne pas rémunérer – même si la sacrosainte « transparence » des marchés s’est trouvée écornée au passage ?

Est-il possible de prévenir ces pratiques détestables, d’autant qu’en période de crise comme aujourd’hui, elles se voient étalées à la une des journaux ? La volatilité créée artificiellement le 18 mai autour du titre facebook est due aux ventes à découvert, lesquelles ne sont possibles que parce que des détenteurs d’actions les prêtent à des spéculateurs qui s’empressent de les revendre, avant de les racheter ensuite à un prix déprécié. Cette « location » de titres peut rapporter gros : l’équivalent annualisé de 10 % à 40 % le jour de l’introduction en bourse de facebook. La pratique n’est toutefois légale qu’en raison d’une négligence de la loi : parce que l’emprunteur est autorisé à vendre les actions qu’il a empruntées. Où a-t-on jamais vu deux personnes être concurremment propriétaires du même bien, sinon dans ce seul cas ? Que faudrait-il pour prohiber la pratique, dont la nocivité est criante ? Pas plus qu’un décret. Un tel décret serait-il en préparation que les « marchés » entonneraient leur vieille rengaine sur les risques qui pèserait sur leur « liquidité », et chacun opinerait du bonnet sans se soucier davantage de ce qu’ils veulent dire par là.

« Dumb money » : l’argent stupide, c’est la façon dont les professionnels nomment les opérations passées par des particuliers. 10 % à 15 % d’une offre initiale sont en général réservés à cet argent stupide. Dans le cas de facebook, 25 % avaient été retenus à cet effet. Pourquoi se gêner, alors que de nouveaux pigeons naissent chaque jour que Dieu fait ?

(*) John Kenneth Galbraith, The Great Crash – 1929, Houghton Mifflin, 1954

(*) Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions.
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Jeudi 7 Juin 2012
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1.Posté par Rémy Mahoudeaux le 07/06/2012 23:54 | Alerter
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J'aime beaucoup "le conflit d'intérêt, ça peut rapporter gros".
Les banques, outre les gains tirés de leurs spéculations, ont en plus pu engranger de confortables commissions.
Mais il ne faut pas oublier un fait essentiel : Facebook dispose de 16 mia. de $ de plus en cash (modulo les commissions) et c'est tout de même pour celà que les marchés primaires existent : pour financer des entreprises, avec de la Money, dumb ou clever. Ou si l'on veut honorer les classsiques : "pecunia non olet" (attribué à Vespasien, l'argent n'a pas d'odeur".


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