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Civic Techs – 2 – Quel modèle économique ?


La démocratie est-elle un marché comme un autre ? Peut-on bâtir un modèle économique pérenne sur des outils numériques dont l'objectif est de remettre le citoyen au centre du jeu démocratique ? Si oui, comment ? Ces structures doivent-elles être de nature associative ou peuvent-elle assumer une dimension commerciale tout en restant fidèles à leurs objectifs ? Doivent-elles opter pour une logique open source ou propriétaire ? Les interrogations autour du financement et du modèle économique sont très nombreuses pour cet écosystème en plein développement.



Civic Techs – 2 – Quel modèle économique ?
Deux grands modèles économiques peuvent être distingués, un modèle associatif et un modèle entrepreneurial. En France, Regards Citoyens est un bon exemple du premier. « Nous sommes tous bénévoles », explique Benjamin Ooghe-Tabanou, l’un des administrateurs de ce collectif. Fondé en 2010, Regards Citoyens compte une quarantaine de membres, qui participent aux activités, et une petite dizaine d’administrateurs. « Nous fonctionnons de manière participative, collaborative, ouverte et horizontale, ce qui signifie que tout ce que nous faisons est public et accessible », poursuit Benjamin Ooghe-Tabanou. Ne rémunérant personne, l’association a peu de frais, qui sont principalement couverts par des dons.

La question du financement est plus délicate pour des associations comptant des employés en plus des bénévoles. « Nous fonctionnons grâce à des donations privées, des subventions, des concours, explique Léonore de Roquefeuil, présidente du comparateur de programmes Voxe.org. L’année dernière, nous avons été lauréat d’un concours de la Fondation Google, ce qui nous a soutenu pour refondre le comparateur de programmes. » Initialement développé grâce à une campagne de financement participatif, Voxe.org continue de recevoir de l’argent tous les mois de la part de personnes privées. Mais le modèle reste précaire et l’association, qui emploie une petite dizaine de personnes, explore actuellement d’autres pistes de financement.

Aux États-Unis, il existe des fondations qui oeuvrent au financement de l’innovation démocratique, comme par exemple la Knight Foundation. Mais ce n’est pas le cas partout. Ainsi, « dans le paysage francophone, il n’y a pas de grande fondation spécialisée sur les questions démocratiques », regrette Clément Mabi, chercheur à l’UTC de Compiègne et vice-président de Démocratie ouverte. Ce collectif vient justement de lancer un incubateur dédié aux civic techs à Paris, pour tenter d’apporter des solutions à ce manque de financements. S’en remettre au mécénat fait apparaître un obstacle : les entreprises sont parfois frileuses sur ces questions, et préfèrent se tenir le plus éloigné possible du monde politique.

Devant la difficulté à trouver des financements, certains choisissent de monter une entreprise. C’est par exemple le cas de Cap Collectif, qui s’est formé un an après le lancement de Parlement & Citoyens « pour mettre cette technologie à disposition des organisations qui voulaient elles aussi expérimenter cette approche de rédaction collaborative des décisions, explique Cyril Lage, l’un des co-fondateurs. Nous nous sommes rendus compte que malgré le succès de Parlement & Citoyens, il serait très difficile de le pérenniser faute de financements et de subventions alloués à ce type de projets. » Cap Collectif est donc propriétaire de la technologie, qui a depuis été utilisée pour près de 200 projets participatifs chez une quarantaine de clients (gouvernement, élus locaux, entreprises, associations, etc.). Elle a par exemple été employée pour la co-construction de la loi pour une République numérique.

Être une entreprise « permet de générer tout de suite du chiffre d’affaires et d’avoir une logique économique qui met tout le monde en marche, assure Julie de Pimodan, fondatrice et directrice de Fluicity. C’est aussi plus simple pour aller convaincre des investisseurs, traditionnellement frileux lorsqu’il s’agit de politique ». Comme le souligne Thierry Vedel, chercheur au Cevipof, cette dimension entrepreneuriale est vraiment nouvelle par rapport à la première vague de « démocratie électronique » apparue lors des débuts d’Internet. « C’est une nouvelle génération qui veut mobiliser et utiliser Internet à des fins démocratiques mais a aussi une démarche entrepreneuriale. Pour certains, les préoccupations commerciales sont très apparentes et les préoccupations politiques secondaires, pour d’autres les deux sont réellement mélangées », remarque le chercheur.

« À l’origine de l’entreprise, il y a l’envie de remettre les citoyens au cœur des pratiques des militants et de l’attention des partis politiques mais nos clients sont des partis politiques ou des candidats dont la finalité est de gagner des élections ou en tout cas de faire de meilleures campagnes », explique Fabrice Rivière, chef de produit chez Liegey Muller Pons. Cette start-up de stratégie électorale a été créée quelques mois après la campagne présidentielle de 2012, durant laquelle les trois fondateurs ont dirigé la campagne de porte-à-porte de François Hollande. Grâce à une très importante base de données à l’échelle du bureau de vote, cette entreprise identifie les zones où il y a une grande proportion d’électeurs volatils, afin que les partis y déploient des volontaires pour faire du porte-à-porte. « Nous pensons que ce type d’action, qui remet le contact direct avec les électeurs au cœur des pratiques des partis politiques, est un levier pour augmenter la confiance envers les élus », indique Fabrice Rivière.

Il est légitime de s’interroger sur l’indépendance et la neutralité de ces civic techs qui ont pour client une collectivité locale ou un parti politique. « Dans quelle mesure cela ne limite pas leur capacité critique ? Le prestataire est en contrat avec une collectivité qui n’a pas forcément envie que l’algorithme fasse uniquement remonter des choses négatives », pointe ainsi Clément Mabi. Certains assument pleinement de s’adresser à un client en particulier, comme Liegey Muller Pons, tandis que d’autres se défendent de mettre en péril leur neutralité. « Nous sommes volontairement une plateforme neutre et indépendante, qui joue ce rôle de tiers de confiance entre élus et citoyens, assure Julie de Pimodan. Il y a toute une série de mécanismes qui montrent que nous ne sommes pas l’application de la mairie. » Pour être plus explicite, la fondatrice de Fluicity dit « mettre (ses) clients à la gym » : « c’est un peu comme les gens qui achètent un abonnement à la gym et puis râlent lorsqu’il faut y aller. C’est pareil avec nos villes, elles sont obligées de jouer le jeu de l’ouverture, de la transparence et de la décentralisation de la prise de décision. »

Logiciel libre vs. logiciel propriétaire
À la question du modèle économique est intimement liée celle du choix entre un logiciel libre ou un logiciel propriétaire. « Si vous faites un logiciel open source, vous acceptez que des gens puissent potentiellement récupérer votre travail et en profiter sans verser un centime de contribution au travail fourni », juge Cyril Lage, l’un des co-fondateurs de Cap Collectif, qui a fait le choix d’un logiciel propriétaire.

Ceux qui optent au contraire pour un logiciel libre facturent alors seulement leurs services. C’est par exemple ce qu’a fait Open Source Politics  avec la ville de Nanterre adaptant le logiciel open source DemocracyOS, co-fondé par l’Argentine Pia Mancini. « Nous essayons de développer cette logique des biens communs », explique Valentin Chaput, co-fondateur d’Open Source Politics, soulignant que des fonctionnalités développées pour Nanterre ont ensuite été ré-utilisées par les fondateurs argentins de la plateforme.

Ce débat open source versus propriétaire prend une dimension particulière dans la civic tech. « Quand on donne à des organisations privées le pouvoir de jouer un rôle reconnu dans la démocratie, il est essentiel de pouvoir les auditer, estime Benjamin Ooghe-Tabanou, de Regards Citoyens. Sinon, il y a un danger que l’État ne soit pas en mesure de savoir comment fonctionne une partie de la prise de décision ». « Si les citoyens n’ont pas accès au code source, il y a véritable problème de transparence », ajoute Caroline Corbal, présidente de DemocracyOS France. Mais pour Cyril Lage, « la transparence passe par la publication des données et non par celle du code source, puisqu’il est possible de modifier le code source libre, de l’installer sur un serveur auquel personne n’a accès et de donner en gage de transparence le lien vers la version initiale sur GitHub. » L’entrepreneur assure avoir refusé à des clients de faire certaines modifications sur le logiciel parce qu’elles étaient considérées comme « non compatibles » avec les principes et les valeurs de Cap Collectif.

Dans un article d’opinion publié par La Tribune, le chercheur à Sciences Po Maxime Forest appelle à dépasser ce « débat habituel solutions propriétaires contre solutions libres » pour en « substituer un autre : une fois sur le marché, que vendent (ces civic techs), et à qui ? L’arrivée de l’ex-patron de Deezer et ex-Publicis (Axel Dauchez) dans le petit monde des civic techs témoigne de cette mutation. »

La civic tech française a été quelque peu chamboulée par l’arrivée de Make.org, qui a déjà levé 1,6 million d’euros et se présente comme une « plateforme de lobbying citoyen qui transforme les propositions citoyennes en actions concrètes de transformation ». L’ambition de cette plateforme est d’atteindre rapidement un grand nombre d’utilisateurs. Leurs données, agrégées et anonymes, « peuvent avoir une grande valeur pour (les instituts de sondage) car nous serons capables d’identifier des tendances venant de la base, et non de questions orientées », a expliqué Axel Dauchez au quotidien Les Echos.

D’autres acteurs de la civic tech, comme les plateformes de micro-sondages ou de pétitions, ont aussi pris le parti de baser leur modèle économique sur la monétisation d’une grande masse de données. Leur stratégie est d’aller capter rapidement beaucoup d’utilisateurs pour en monétiser les données auprès d’instituts de sondage, voire devenir une alternative aux instituts de sondage.
Ce type de modèle économique est particulièrement délicat pour les civic techs à une époque où les citoyens sont de plus en plus sensibilisés à l’usage abusif de leurs données. « Comment préserver ces solutions émergentes d’une marchandisation expresse et encadrer le développement du big data, afin de leur offrir une chance de contribuer à réinventer nos démocraties ? », interroge ainsi Maxime Forest, notant que pour l’instant « les garde-fous posés aux usages du big data sont encore bien minces ». Un risque également identifié par Loïc Blondiaux, professeur de Sciences Politiques à Paris I Panthéon Sorbonne : « il est à craindre une victoire des modèles les plus instrumentaux de civic techs, ceux qui feront du nombre et permettront soit d’influencer les citoyens, soit de les consulter mais de façon très rudimentaire ».

A suivre, avec le dernier volet de cette série : Une promesse intenable ?

Ce contenu est issu de ParisTech Review où il a été publié à l’origine sous le titre " Internet physique:Civic Techs – 2 – Quel modèle économique ? ".
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