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Cessons de stigmatiser les coupables de la crise


«La crise est arrivée par la finance. On en sortira par l’entreprise. Une entreprise qui rassemble et avance, écoute et comprend, forme et renforce, innove et exporte».Telle est la thèse développée par Jean-Paul Betbèze dans son dernier ouvrage, «Crise: par ici la sortie». Si l’auteur a parfois tendance à privilégier une approche très franco-françaises, il dresse une analyse intéressante du processus. Et contredit nombre d’idées reçues sur la responsabilité des banques, des traders et des riches. «Crise: par ici la sortie» se présente comme la suite de l’ouvrage du même auteur publié au début de l’année 2009, «Crise: une chance pour la France?». Extraits.




Jean-Paul Betbèze
Jean-Paul Betbèze
La crise nous fait enrager et chercher des coupables. Ce sont les banquiers et les riches. Mais les travaux sur les inégalités passent à côté de l’essentiel: il faut produire la richesse avant de la répartir. Une bipolarisation des salaires a certes eu lieu en France, mais avec très peu de très hauts salaires et beaucoup de salaires dits minimaux, mais qui ne le sont pas tant que cela. Cela fragilise les entreprises, les pousse à chercher des gains de productivité et à faire monter la pression sur les catégories intermédiaires qui se vivent comme déclassées. La faute à qui? (...)

Les banquiers
Rien de surprenant si la chasse aux coupables commence par les banquiers. Ils n’ont pas fait leur travail de crédit et ont alimenté la spéculation sans prévenir quiconque, disent les uns. Ils ont joué avec les règles et les régulateurs, mais ne se sont pas oubliés dans le partage des résultats, disent les autres. Et maintenant que l’État les aide, sinon les sauve, en les refinançant ou en entrant dans leur capital, les voilà qui continuent comme si de rien n’était et repartent dans la course au bonus, tout
en distribuant chichement les crédits, et encore à des taux élevés ! Or, et même si ceci passe pour un
plaidoyer pro domo, toutes les banques ont été fragilisées dans la crise, avec ou sans subprimes. Responsables ou pas, coupables ou pas, elles ont toutes subi un choc. Elles ont enregistré des pertes comptables et des chutes boursières de l’ordre des trois quarts de leur capitalisation boursière. Pour continuer à exister et faire leur travail, elles doivent donc veiller aux crédits qu’elles accordent. Ce n’est pas d’un credit crunch qu’il s’agit, comme disent les médias, situation grave où les banques ne peuvent plus faire de crédit par manque de fonds propres, mais d’un credit squeeze. Ah le beau mot ! Vous allez nous expliquer ce qui arrive par une astuce linguistique! Non, car ce mot correspond à ce qui se passe. Les banquiers essaient de revoir leurs conditions en demandant plus de garanties ou en haussant leurs tarifs, parce que les prix antérieurs étaient trop bas. Au-delà du passionnel, il faut se dire qu’en France il n’y a pas de credit crunch, puisque les banques ont les fonds propres nécessaires à l’exercice de leur métier. Quant au squeeze, c’est à mettre en relation avec les pertes bancaires qui se réalisent et se profilent pour les entreprises, notamment les PME, sans oublier les ménages. C’est en réalité la demande de crédit qui est absente : il y a moitié moins de transactions immobilières, 20 % de moins de nouveaux logements, 10 % de moins d’investissement, et les achats d’entreprises ont chuté. (...)

Qu’on le veuille ou non, le métier de banquier est aussi nécessaire que compliqué. Entre le marteau et l’enclume, il bénéficie d’informations privées de celui qui veut emprunter (les salaires et avoirs du salarié, les résultats et les projets de l’entrepreneur) et de multiples promesses. C’est à lui de dire oui ou non, et si oui combien - combien pour le taux d’intérêt, combien pour les garanties, combien pour la durée du crédit. S’il fait bien son métier, comme on lui demande partout et surtout maintenant, il doit surveiller son client, ses concurrents et l’économie en général. Il doit même se dire que, si l’économie va mieux, c’est qu’elle court le risque d’aller trop vite et de s’emballer (toujours le bon Dr Knock !). Il va y avoir bientôt trop de crédits, pas assez chers pour couvrir le risque de prêts, prêts faits à des clients qui sont ou deviennent plus fragiles. Avec la montée du cycle, quand la situation s’améliore, les banquiers doivent donc être plus exigeants, demander plus de garanties, monter leurs taux d’intérêt ! On entend d’ici le vacarme, on lit d’ici les unes des journaux. Quoi! Les banquiers qui ne prêtent qu’aux riches en général, qui ne prêtent pas quand la situation se détériore et causent ainsi la récession, se mettent maintenant à freiner quand la croissance et l’emploi vont mieux! Et, pourtant, c’est ce qu’il faudrait (et faudra) faire si l’on veut que le système devienne moins procyclique.

Les riches
(…) Après les banquiers, passons aux riches. Le président Sarkozy, cherchant à trouver une règle de
partage équitable, demande à Jean-Philippe Cotis, patron de l’INSEE, un rapport sur le partage de la valeur ajoutée en France, sur le partage des profits et les écarts de rémunération. Ce travail fait apparaître selon nous six phases dans la part des salaires dans la valeur ajoutée depuis la Seconde Guerre mondiale:
1 / une grande phase de stabilisation jusqu’au premier choc pétrolier, 70 % de la valeur ajoutée allant aux salaires;
2 / une montée de la part des salaires du fait de règles d’indexation antérieures qui fonctionnent après le choc et dans un contexte de croissance ralentie;
3 / une autre montée dans la période 1981-1982 de relance Mitterrand;
4 / une baisse avec la «pause dans les réformes», le contre-choc et la désindexation;
5 / une nouvelle stabilisation de part des salaires à 67%;
6 / une montée aujourd’hui, avec la crise (…).

Première idée, donc: la part des salaires dans la valeur ajoutée est stable depuis vingt ans, ce qui contredit l’idée d’un accaparement de la richesse par les entreprises. Si stabilité il y a du côté du salaire, il faut regarder ce qui se passe du côté de l’Excédent brut d’exploitation, où les choses bougent. Cet agrégat comprend 5 composantes : autofinancement pour un peu plus de la moitié en moyenne, dividendes pour plus de 10%, impôts et «autres opérations» pour 10% chacune en moyenne et assez stables, et enfin intérêts. Ce dernier poste varie beaucoup, du tiers de l’excédent en 1980 à 10 % au cours des dernières années, avant la crise. C’était le temps de la Great Moderation.

Deuxième idée, entre salaires et profit brut les choses se stabilisent depuis une dizaine d’années, mais pas au sein du profit brut où la baisse de la part relative des frais financiers joue un rôle important. La hausse récente de la part des dividendes est en effet permise par la baisse de celle des
intérêts. Les banquiers ont financé les actionnaires! En réalité, la poussée à la rentabilité des sociétés
et à la distribution de résultat profite de la baisse des taux d’intérêt. Toujours la Great Moderation!

Troisième idée, les entreprises doivent investir de plus en plus, mais les choses se compliquent, puisque le partage de la valeur ajoutée est stable. Comment faire ? Pas de problème, nous disent les bonnes âmes (de gauche): réduisons les profits! Sauf que c’est le meilleur moyen pour faire baisser la valeur boursière des entreprises et mettre à mal la croissance en France, tandis que les entreprises deviennent des proies moins chères. Pas de problème, vont nous dire alors des experts de droite): soit les actionnaires comprennent que la valeur fondamentale de leur entreprise n’a pas
changé, soit une autre va l’acheter pour la dynamiser et ils seront plus riches! Mathématiquement, en effet, si la répartition de la valeur ajoutée entre salaire et profit est stable et celle des dividendes augmente, l’autofinancement baisse. Et s’il faut investir plus, il faut s’endetter davantage - imparable. Et, si la part des frais financiers ne monte pas dans la valeur ajoutée, c’est que les banquiers sont gentils, ou qu’ils ne voient pas assez le risque, ou qu’ils se font trop concurrence! Pas tout à fait sûr que ces dernières conclusions aient été tirées du rapport Cotis. Et pourtant, c’est encore la Great Moderation!

Quatrième idée, la moins connue: la répartition en France est favorable aux salaires. La comparaison
de la répartition de la valeur ajoutée entre France et Allemagne n’a pas beaucoup attiré l’attention, et
pourtant. C’est à une hausse constante du taux de marge depuis 1990 qu’on assiste chez notre voisin, particulièrement depuis 2003. Le «miracle allemand», ce sont peut-être des entreprises allemandes qui innovent, notamment dans l’industrie - une industrie plus familiale, plus exportatrice et
de plus grande taille sans doute, mais c’est aussi une industrie qui a bénéficié d’années de grand calme salarial et social. Il fallait intégrer au plus vite l’Allemagne de l’Est, modérer les tensions salariales à l’Ouest, pousser partout à la recherche d’emploi.

Les traders
(…) Les médias sont emplis de ces bonus énormes pour certains traders ou marieurs d’entreprise. Mais on n’en trouve pas grande trace dans le rapport Cotis. L’explication est claire : ils ne se retrouvent pas en France, mais à Londres ou New York. Mais pourquoi donc? Parce que les grandes salles de marché s’y trouvent ou parce qu’il n’y a place au monde que pour quelques divas? L’ «effet Pavarotti»est, en effet, souvent l’explication avancée. Ce serait ainsi le prix de l’excellence, notamment dans l’immatériel de l’art ou de la finance, pour un nombre très limité d’experts. Dans ce cas, le prix n’a pas d’importance en raison de la demande du groupie ou de l’attente de rentabilité de l’employeur. C’est Johnny, ou rien! En réalité, les traders ne sont pas des Johnny ou des Pavarotti. Ils ont évidemment une expertise forte, c’est elle qui explique leur entrée dans la salle des marchés de la banque, a fortiori dans celle de telle banque de renom. Joue ensuite un processus de sélection interne et d’amélioration du capital humain du trader. (....)

Avec le temps, se crée un microcosme de traders dans quelques banques et pour quelques clients.
Évidemment, salaires et surtout bonus sont là. C’est un hold up, disent certains, une façon d’entrer en contact avec la clientèle de l’entreprise puis de se l’approprier pour en faire «ses» clients, parce qu’on les fréquente, parce qu’ils ont été contents des deals et font confiance à celui avec qui ils sont en contact depuis des années. Le phénomène bonus-trader n’est pas exclusivement une question d’expertise, mais plutôt celui d’une création de notoriété et de fabrication d’une carrière au sein d’une
équipe et dans une banque.

Les financiers gagnent plus que les ingénieurs (et souvent des ingénieurs deviennent financiers), parce que ce sont de bons ingénieurs, d’abord, de bons financiers et plus encore de bons commerçants, ensuite, et aussi parce qu’ils travaillent dans de grandes banques. Et la part de la finance monte dans l’économie. Elle monte parce que la part du crédit et de l’innovation monte dans un contexte de Great Moderation, une modération qui n’affecte pas les bonus. (...)

La série des responsables peut toujours s’allonger, mais cela n’aide pas à expliquer la crise et surtout à permettre une bonne sortie. À cet effet, il faut qu’un rapport de force se constitue autour d’une
vue plus stabilisante de l’économie de marché. Oui, les responsabilités sont multiples et enchevêtrées. Oui, la théorie financière nous a trompés, puissante alliée de l’esprit de lucre. Oui, les fonds souverains, les paradis fiscaux et les grands banquiers nous ont séduits, les agences de rating égarés, et les banquiers centraux n’ont toujours pas brillé par leur clairvoyance. (…)

Certains veulent tourner la page pour tout oublier, et pouvoir tout recommencer. Ce serait quand-même mieux de prendre de bonnes résolutions, de convaincre autour de nous, de les suivre, et de les faire suivre. Si la cure est mondiale, la cure doit l’être aussi.

Et ceux qui auront compris les premiers, renforcé leurs entreprises les premiers, auront le plus de
chance de ne pas rater la sortie.(…)

Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole, Jean-Paul Betbèze est aussi professeur d’économie et de finance au Magistère Banque Finance de l’université de Paris II, et
membre du Conseil d’analyse économique auprès du premier ministre français.

L’Agefi, quotidien de l’Agence économique et financière à Genève
www.agefi.com

Jeudi 21 Janvier 2010
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