Big Data : le réel est mort, vive le réel !


Jannis Kallinikos / Professeur de systèmes d'information, London School of Economics and Political Science.




Big Data : le réel est mort, vive le réel !
Ce qui se joue avec les Big Data est une démonétisation radicale de la réalité, ou de ce que nous avions coutume jusqu'ici de considérer comme la réalité. Les implications sont vertigineuses.

Chaque jour, on le sait, d’immenses quantités de données sont produites et stockées dans un vaste univers numérique en pleine expansion. Certaines de ces données sont produites par inadvertance (réseaux sociaux et communautés) ou même par défaut (connexions à des sites Internet, vidéos des télévisions en circuit fermé). Ces informations s’agrègent pour constituer des masses de données dont est possible une utilisation en quelque sorte « agnostique », a posteriori : elles sont disponibles pour des usages qui n’avaient pas été expressément prévus quand on les a produites. D’autres régions de l’écosystème numérique illustrent une approche plus systématique, où l’enregistrement et le stockage des données sont non seulement prévus, mais méthodiquement organisés. C’est le cas, par exemple, des dossiers financiers ou médicaux, ou encore des enquêtes en ligne. Aussi bien du côté du matériel que des logiciels, des progrès considérables permettent aujourd’hui une élaboration et une réutilisation massive de ces données, sans commune mesure avec ce qui était possible il y a encore cinq ou six ans. Elles peuvent être récupérées, extraites, recyclées. Elles peuvent traverser les limites autrefois étanches des référentiels de données et des frontières institutionnelles, pour être combinées et agrégées avec d’autres données, qui auront été produites selon des paramètres différents. Elles peuvent ainsi être reconditionnées, « repackagées », et réutilisées pour produire des réponses ou des services que des personnes, des entreprises et des institutions pourront juger utiles, voire nécessaires.

Big Picture, ou la nouvelle réalité
Un résultat direct de tous ces développements est notre capacité nouvelle à représenter certains phénomènes, via l’enregistrement méticuleux des informations et l’agrégation des sources de données. Les Big Data permettent ainsi de répondre à divers défis contemporains, de la surveillance des grandes villes aux enjeux environnementaux, financiers et épidémiologiques.

Ce n’est pas rien. Mais les Big Data vont bien au-delà de cet assemblage d’une « grande image ». En offrant des moyens puissants pour comparer, juxtaposer ou mettre en relation différentes sources de données, ils contribuent à lever le voile sur la réalité : à la faire apparaître. Les primes d’assurance, par exemple, peuvent être systématiquement associée à des données sur les modes de vie, à des statistiques démographiques et à autres données personnelles, pour s’ajuster plus étroitement aux conditions individuelles et collectives. Les exemples sont nombreux et on les rencontre dans de multiples domaines. La combinaison de données météorologiques, des cartes géologiques et d’informations sur les rendements des terres permet d’affiner les stratégies de cultures. Les informations fournies par le GPS aident à lutter contre la criminalité, mais aussi à optimiser les stratégies du tourisme ou la gestion de la circulation. À la manière de la vision binoculaire qui permet de percevoir le relief, la comparaison ou l’association de différentes sources de données offre perspective et profondeur de champ à la perception analytique. Dans certains cas, l’exploration des données et le profilage offrent une véritable plongée en eaux profondes, permettant d’observer d’un angle nouveau la réalité et ses mécanismes sous-jacents. On parvient ainsi à faire apparaître en plein jour, à rendre visible, des phénomènes qui étaient jusqu’ici soit mal compris, soit franchement négligés, soit tout simplement ignorés. L’utilisation extensive et l’utilisation sélective des données se renforcent mutuellement. En ce sens, les Big Data peuvent être mis à profit pour élargir et approfondir notre compréhension de la vie et de la réalité.

Un trait distinctif de notre époque est que ces tendances sortent des domaines institutionnels dans le cadre desquels on recueillait traditionnellement les données, pour concerner aussi nos activités les plus futiles. Grâce aux réseaux sociaux et aux dispositifs qui composent ce qu’on appelle parfois l’informatique ubiquitaire (ubiquitous computing), nos pratiques et jusqu’au moindre détail de notre vie quotidienne sont enregistrés, stockés et finalement soumis à la quantification, à l’exploitation et à l’analyse.

Ces évolutions sont indéniablement utiles, intéressantes et pertinentes, même si l’on a pu s’interroger sur le côté « Big Brother » de technologies qui scannent, littéralement, nos existences. Mais ces avancées et ces questions ne sont qu’une partie de l’histoire. Car la vision fonctionnelle des Big Data tend à masquer l’essentiel : une dérive, nous éloignant imperceptiblement des habitudes et pratiques très anciennes qui ont longtemps conféré à la vie excitation, grâce, simplicité et signification sociale. Il faut mesurer la force et l’ampleur de cette dérive, dans laquelle se concentre et se relance l’expérience contemporaine.

La force de la perception analytique permise par les Big Data confère à la vie une plus grande complexité, et elle le fait de façon exponentielle, en multipliant les distinctions sur lesquelles reposent les décisions humaines et en rationalisant toujours plus le contexte dans lequel se déroule et se trouve représentée la vie humaine. Elle nous soumet également à l’influence de puissants acteurs, d’une manière qui dépasse la compréhension adéquate et qui échappe au contrôle social ou à celui du droit. Par exemple, Tesco ou Carrefour dissèquent, littéralement, la distribution quotidienne ou hebdomadaire des dépenses, en vue de renforcer celles de nos habitudes d’achat qui leur sont les plus profitables. Ces développements ne sont pas neutres. Ils perturbent, modifient le flux de la vie. Les expériences et les préoccupations sociales sont contestées, et parfois remplacées ou renvoyées à leur absence de pertinence, par les recommandations d’une rationalité étrangère, issue du « moulinage » des Big Data et des lois statistiques qu’ils ont fait apparaître. C’est un phénomène d’une ampleur et d’une signification considérable. Avec la description massive des contextes de vie par le recours à des enregistrements de données standardisées trouvant leur pertinence à des niveaux agrégés ou abstraits, la vie sociale et économique s’éloigne, d’une façon radicale, décisive, et sans précédent, des façons de penser et de faire connectées avec l’expérience vécue.

Notre réalité a-t-elle perdu sa valeur ?
Cette radicale nouveauté ne sort pas du néant. Le saut que nous sommes en train d’effectuer n’est qu’un nouveau rebond dans les modes de vies associés à la modernité, qui a commencé bien avant les Big Data. La modernité peut être considérée comme l’ordre social dans lequel les registres, documents, systèmes numériques, images et techniques de manipulation des données sont aussi importants que les biens industriels qu’ils aident à produire et diffuser. La collecte et l’agrégation d’informations sont des activités vitales pour les sociétés économiquement avancées. Mais tout en s’inscrivant dans cette logique, les Big Data nous emmènent beaucoup plus loin. La question cruciale est donc de savoir si les conséquences de l’émergence d’une nouvelle « réalité » attestent ou non une rupture, un éloignement décisif des contours de l’expérience tels qu’ils ont été façonnés par la première modernité.

À cette question, on peut très probablement répondre par l’affirmative, si l’on se place dans la perspective de penseurs comme Virilio ou Baudrillard, qui ont mis au jour des tendances comme la virtualisation, la dépersonnalisation et l’illusion collective. L’image de l’homme contemporain dessinée par Baudrillard dans son essai « L’extase de la communication » (1987), celle d’un cosmonaute coincé dans sa capsule et flottant dans l’espace, loin de sa planète d’origine (l’expérience et l’appartenance), semble aujourd’hui plus poignante, et sans aucun doute plus pertinente, que dans les années 1980.

Mais on peut déceler d’autres conséquences, avec des perspectives inquiétantes, si l’on considère les Big Data comme faisant partie intégrante d’un changement de plus grande ampleur qu’on pourrait résumer comme la « technologisation » de la vie politique, économique et sociale. Certaines personnes peuvent trouver cette inquiétude exagérée et irréaliste. Il est fort probable que nombre d’attentes ou des craintes actuellement liées aux Big Data disparaîtront avec le déclin du buzz et l’assimilation du phénomène aux structures et mécanismes qui composent les sociétés modernes. Les illusions meurent souvent de mort lente. Mais il est également possible que les développements associés aux Big Data s’intensifient à l’avenir. Il suffit de jeter un coup d’œil sur l’histoire de l’écriture, de l’alphabétisation et du calcul, et de considérer les implications considérables qu’ils ont eues dans la formation de la modernité. Une société se définit par la façon dont elle échange des biens et des informations. Or nous sommes très probablement engagés dans un changement de régime.

L’idée même de réalité est en passe d’être reconfigurée. Les Big Data peuvent nous emmener très loin de ce que nous avions coutume jusqu’ici de considérer comme la réalité, une réalité qui, quelle que soit la technique utilisée pour la représenter, pouvait être connectée à l’expérience. Dans le nouveau régime, cette « réalité » est en quelque sorte démonétisée. Elle s’éloigne, sa pertinence est mise en doute.

La crise économique actuelle en offre une bonne illustration, quand on considère ses liens avec les formes dématérialisées et déterritorialisées de l’information sur lesquelles sont aujourd’hui fondés les instruments financiers. La diffusion massive et rapide de l’information codée par ces instruments pose la question cruciale de la validation de ces informations – à l’aune de la réalité, des conventions et d’autres formes sociales (par exemple, la confiance, les règles, les lois) qui permettent de stabiliser la signification, la valeur et la pertinence des « jetons » (tokens) d’information qui circulent. La crise économique actuelle est, bien sûr, un phénomène polyvalent, dont les causes sont aussi diverses que les conséquences. Mais il est permis d’y voir une crise sémiotique : celle d’un ordre social mondial qui ne connecte plus ses objets d’échange (l’argent et les instruments de valeur financière) à la vie et la réalité. Les liens anciens attachant l’argent à un certain type d’information sont actuellement mis en évidence par leur convergence vers des formes électroniques de médiation de valeur.

Ces liens attachent l’information à des risques, des intérêts et, finalement, de la valeur. Cette sémiotique de l’économie, pour ainsi dire, constitue un sujet complexe sur lequel il faudra revenir. Il suffit peut-être, ici, de souligner que l’argent et ce qu’on nomme en anglais le record (les traces, la mémoire, les archives) ont toujours été liés et que depuis plusieurs millénaires ce lien a joué un rôle essentiel dans la production et l’échange des marchandises. Fondamentalement, les instruments monétaires et financières sont des techniques sémiotiques : des conventions pour décrire, représenter et, par conséquent, faire circuler la valeur. Sur la longue durée, l’argent et l’information semblent étroitement liés l’un à l’autre. La nature de ces liens connaît aujourd’hui une profonde évolution, et la crise qui a éclaté en 2007-2008 pourrait se lire comme un moment de tension entre l’ancien et le nouveau régime de l’information, puisqu’elle repose fondamentalement sur une disjonction entre deux réalités, celle de l’économie réelle, et celle d’une certaine représentation de l’économie qui s’est avérée virtuelle.

Dans ce cas précis, l’économie réelle, l’ancienne réalité, a triomphé. La transition d’un régime à l’autre est, à l’évidence, chaotique. L’ancienne réalité, celle de l’expérience, ne se laisse pas oublier. Mais les progrès de la nouvelle réalité sont tout aussi remarquables. La crise économique n’est qu’un exemple parmi d’autres. Les implications associées au Big Data ouvrent la perspective déconcertante d’un tourbillon dans lequel la réalité peut être irrémédiablement perdue.

Ce contenu est issu de ParisTech Review où il a été publié à l’origine sous le titre " L’économie de la multitude ".
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Vendredi 7 Décembre 2012
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