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Vers une redéfinition de salaire


Belle analyse de M. Roger-Pol Droit dans le quotidien financier Les échos.fr du 10 juin 2009 : que signifie aujourd'hui le mot salaire ?



Ivan Tchotourian
Ivan Tchotourian
"Dix millions de dollars de salaire, c'est trop". Cette réplique n'a pas été imaginée par un dialoguiste. Elle a été prononcée, il y a quelques jours, par le très sérieux président de la Confédération helvétique, Hans-Rudolf Merz, et visait les dirigeants de la banque UBS. Au même moment ou presque, avec les élections au Parlement européen, il est question d'un salaire minimum commun à tous les pays de l'Union. C'est l'occasion d'apprendre que les disparités des SMIC existants s'échelonnent de 1 à 14, avec 112 euros pour un Bulgare et 1.570 euros pour un Luxembourgeois. On en tirera donc cette première constatation : un cadre helvète peut percevoir un salaire 5.500 fois supérieur à celui d'un ouvrier bulgare.

Qu'est-ce que cela signifie ? Que le monde est injuste ? On le sait. Ou encore, ce qu'on remarque moins, que la notion de salaire possède de moins en moins de signification ? Car il semble bien que la situation actuelle exige que l'usage de ce terme soit entièrement repensé. En fait, à force de désigner des rémunérations profondément différentes, « salaire », dans le vocabulaire quotidien, ne veut plus dire grand-chose. On l'utilise comme équivalent général à toutes sortes de revenus : honoraires, rémunérations, émoluments, bénéfices... Alors que l'extension générale de la forme salaire semble rencontrer ses limites, le mot « salaire », lui, se répand comme par inertie. Même quand il ne convient plus.

Car ce n'est pas principalement le temps ni la force de travail de l'expert financier qu'un groupe bancaire achète, mais la pertinence de ses conseils. Quelques minutes seulement d'intelligence acérée peuvent rapporter des milliards. D'ailleurs, on voit mal quelle définition classique du salaire parvient à rendre compte de notre constatation initiale. A temps de travail égal, l'Helvète qui vaut 10 millions de dollars serait-il 5.500 fois plus productif que le pauvre Bulgare ? S'il s'agit de rémunérer, comme le soutenait Marx, la reconstitution de sa force de travail, serait-elle 5.500 fois plus coûteuse, à Bâle et à Zurich, chez certains cadres, que dans les faubourgs de Sofia ? Ou bien les dirigeants seraient-ils, en proportion, tellement plus compétents ? Tellement plus précieux pour l'humanité ?

Le strict jeu du marché de l'emploi, de l'offre et de la demande n'est pas non plus pleinement satisfaisant. La constitution du marché des grands dirigeants est encore plus opaque que celle d'autres marchés des hauts revenus. C'est bien par abus de langage qu'on parle de leur salaire. La différence principale réside moins dans les montants que dans la nature du travail. Classiquement, le salarié n'est pas partie prenante dans le choix des orientations de l'entreprise. Il n'est pas sûr, par conséquent, qu'on doive encore parler de salaire quand il s'agit de rémunérer des décisions stratégiques, des négociations d'alliances, des conceptions de tactiques.

Ivan Tchotourian
Maître de conférences à l'Université de Nantes
Chercheur associé à la Chaire en droit des affaires et du commerce international (Canada)
droit-des-affaires.blogspot.com/

Dimanche 21 Juin 2009
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