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La crise en Ukraine, risque-t-elle de faire chambouler les marchés financiers ?

Entretien avec Réda Aboutika, Chef Analyste chez XTB France au sujet de la guerre en Ukraine et des ses impacts sur les cours du pétrole, du gaz et du blé.


La crise en Ukraine risque-t-elle de chambouler les marchés financiers ? Si oui comment et pourquoi ?

La Russie est l'un des principaux fournisseurs mondiaux de nombreuses matières premières, telles que le gaz naturel, le pétrole, le charbon, le blé, le maïs, le palladium, le platine ou le nickel. Par ailleurs, la Russie et l'Ukraine ne sont pas les plus grands producteurs de blé ou de maïs, bien que ces deux pays figurent parmi les dix premiers, mais ils font partie des plus grands exportateurs. La Russie et l'Ukraine représentent à eux deux environ 30 % des exportations mondiales de blé. Cependant, la menace qui pèse sur les matières premières agricoles va au-delà de celles produites par ces deux pays, étant donné que la Russie est également un important producteur d’engrais, et fournit de nombreux pays européens asiatiques. Cela constitue une source d’inquiétude supplémentaire pour un marché déjà exposé aux aléas climatiques de plus en plus fréquents. Certains pays d’Afrique du Nord comme le Maroc joueront un rôle important afin de maintenir une certaine stabilité des prix des engrais. La Chine quant à elle semble déterminée à assurer son approvisionnement en annonçant récemment un investissement de 7 milliards de dollars pour la production de Phosphate dans l’est algérien afin de produire à terme près de 5,4 millions de tonnes d’engrais par an.

Quels sont les marchés les plus impactés ?

Les marchés les plus impactés sont sans aucun doute les matières premières énergétiques, étant donné que la Russie est un acteur majeur de ce compartiment. Pour l’heure, ce secteur est écarté des sanctions annoncées par l’Occident afin de sauvegarder la sécurité énergétique de l’Europe, fortement dépendante du gaz naturel russe. Cependant, la guerre entraîne des dégâts sur les installations énergétiques, ce qui représente la principale source de préoccupation et d’incertitude. La crainte de dégâts s’est récemment reflétée sur les cours du pétrole brent et WTI, qui ont augmenté respectivement de 5,22 % et 6,32 % après la panne du système d'oléoducs en mer Caspienne, qui transfère non seulement le pétrole russe vers les pays de l'Est, mais aussi le pétrole du Kazakhstan. L'opérateur indique que les réparations pourraient prendre jusqu'à 6 semaines, gelant l'approvisionnement d'environ 1 million de bpj.

Hormis l’énergie et les matières premières agricoles, le secteur automobile se trouve particulièrement frappé par le conflit qui sévit entre la Russie et l’Ukraine. Ce secteur se trouve déjà meurtri par la pandémie, ayant causé une pénurie de semi-conducteurs sans précédent. D’une part, l’Ukraine est un important fournisseur de systèmes de câblages électroniques par le biais d’entreprises telles que Leoni, mais aussi un important producteur de gaz néon, essentiel à la fabrication des semi-conducteurs (50% du gaz néon purifié provient d’Ukraine). D’autre part, la Russie représente 40% de l’approvisionnement mondial de palladium et 27% des exportations de nickel brut, dont la majorité est exportée vers l'Union Européenne. Le palladium est essentiel à la construction de pots catalytiques et le nickel est utilisé pour les batteries électriques. Ce conflit met donc en péril la reprise attendue de ce secteur, déjà pénalisé par deux ans de pandémie et de perturbations dans la chaîne d’approvisionnement.

Les cours sur les marchés financiers en France subissent-ils déjà cette crise ? Cela se ressent-il sur l’économie française ?

Face à l’indignation générale, les entreprises occidentales se voient contraintes de quitter la Russie. Renault fait partie de ces entreprises fortement exposées à la Russie et se doit de renoncer à ses activités dans le pays en fermant son usine à Moscou. Cette nouvelle a entraîné un important repli des cours de la société étant donné que la Russie représentait 12% de la marge opérationnelle du groupe en 2021. Plus largement, ce sont 35 entreprises du CAC40 qui sont exposées à la Russie, et les débuts du conflit se sont tout naturellement reflétés sur les cours du CAC40 qui a cédé près de 20% en réponse à l’invasion russe de l’Ukraine.

Cependant, il convient de noter que lors des précédentes guerres, les actions ont su faire preuve de résilience et se sont redressées après une première phase de repli initiée par l'incertitude régnant au début de chaque période de conflit armé. C’est dans ce contexte que le CAC 40 a bondi de plus de 14% après avoir marqué un creux, pour se stabiliser aux niveaux de février 2021.

Par ailleurs, il convient de noter que cette guerre est inflationniste dans un contexte de hausse généralisée des prix, et que la hausse des prix de l’énergie est le facteur le plus inquiétant étant donné la dépendance de l’Union européenne aux matières premières énergétiques russes.

Les entreprises du secteur de l'énergie annoncent qu'elles cesseront d'acheter du pétrole russe à l'expiration des contrats actuels et il ne sera pas aisé de combler ce manque, malgré un éventuel retour du pétrole iranien sur le marché. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite semble faire partie des seuls pays en mesure d’augmenter la production, mais de nouvelles attaques des Houthis sur les installations de Saudi Aramco pourraient mettre en péril la capacité de production du Royaume. Avec un baril à 125$ comme ce fût le cas récemment, nous pourrions faire face à une nouvelle hausse de 14 centimes pour le diesel d’ici quelques semaines, ce qui viendrait nuire aux récentes mesures d’aide qui seront appliquées ce 1er avril 2022. Pour l’heure, le confinement annoncé à Shanghai, l'une des principales plaques tournantes du commerce chinois, a entrainé un repli des cours de l’or noir face aux anticipations d’une baisse de la demande chinoise, et l’annonce d’une libération des réserves stratégiques de nombreux pays ont permis une baisse considérable des cours du baril de pétrole.

En cas de hausse des tensions entre la Russie et l'Ukraine, quelles sont les institutions financières (banque mondiale, FMI, OPEP etc) ont un rôle à jouer pour stabiliser et rassurer les marchés ?

Pour apaiser les marchés, il sera indispensable de stabiliser les marchés de l'énergie, et notamment le marché pétrolier. Pour se faire, l’OPEP+ (dont la Russie fait partie) a été sollicitée à de nombreuses reprises par les Etats-Unis mais également par l’Elysée. Cependant, le cartel n’a pas répondu favorablement aux sollicitations de l’Occident et les pays du Golfe semblent s’émanciper de la Maison Blanche. En effet, l’OPEP+ refuse d’augmenter sa production afin d’atténuer la hausse des cours de l’or noir, et confirme sa volonté de s’en tenir aux augmentations mensuelles de production de 400 000 barils par jours. Les pays producteurs disposant de la plus grande capacité de production tels que l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, confirment leur indépendance vis-à-vis de Washington et ne semblent plus vouloir compter sur les Etats-Unis pour assurer leur protection, dans un contexte de changement d’équilibre des pouvoirs. Un fossé semble se creuser entre l’Orient et l’Occident, ce qui se confirme par le retrait de l'AIE de la liste des sources d'information officielles de l’OPEP+.

Face à l’impasse due au refus de coopération de ces pays, ne souhaitant plus être “les marionnettes” des Etats-Unis, l'Agence Internationale de l'Energie a émis des recommandations visant à endiguer les hausses de l’or noir. Ces recommandations ciblent principalement les consommateurs, incités à avoir recours aux transports en communs, à favoriser le télétravail, et à privilégier le train pour les déplacements de longue distance. Dès le 1er avril, des mesures plus concrètes seront annoncées par les pays de l'Agence Internationale de l'Energie, avec une libération coordonnée des réserves stratégiques. Par ailleurs, Joe Biden envisage de libérer une énorme quantité de pétrole brut pour lutter contre l'inflation. Ce sont 180 000 millions de barils qui devraient être libérés des réserves stratégiques en quelques mois, à hauteur d'un million par jour.

Est-ce le bon moment pour investir sur les cours qui risquent d'augmenter ? ou au contraire est-il conseillé d’attendre que les marchés se stabilisent pour investir ?

La réponse à cette question peut sembler contre-intuitive, mais d’une manière générale les périodes de fort repli caractérisées par un sentiment de panique sont les plus propices à l’investissement. C’est au cours de ces périodes que les investisseurs les plus expérimentés se positionnent sur les marchés les plus impactés, dans l’attente d’une reprise haussière aussi vigoureuse que la baisse engendrée par le sentiment de panique général. Il convient tout de même de noter que certains marchés sont aux mains des pays producteurs, comme c’est le cas du marché pétrolier. Dans ce cas, il est essentiel d’adopter une gestion dynamique de ses investissements, afin de s’adapter aux éventuels changements de politique de production.

La stratégie à adopter est très différente pour certaines matières premières agricoles, comme le blé, dont les fondamentaux ne laissent entrevoir aucune amélioration majeure pour les prochains mois. Malgré l’annonce de la mise en culture de jachères, la hausse des prix menace de se poursuivre, mettant en péril la sécurité alimentaire de nombreux pays, dont l’Egypte fait partie. L’Europe dispose de 4 millions d’hectares disponibles en jachère pour la culture, mais cela ne saurait suffire à combler le déficit attendu sur le marché du blé. De plus, les effets minimes de telles mesures ne se feront certainement pas ressentir en 2022, quand l’impact sur l’inflation sera immédiat.

Des sanctions appliquées par l’UE ou les Etats-Unis ont-elles une chance de stabiliser les marchés financiers ?

Au vue de la dépendance de l’Europe vis-à-vis de nombreuses matières premières en provenance de Russie, les sanctions sont source d’incertitude étant donné les risques de pénuries et les difficultés d’approvisionnement. Dans un tel contexte, les Etats-Unis et l'Union européenne souhaitent mettre en place un accord visant à réduire la dépendance de l'Europe à l'égard des matières premières énergétiques russes. Un accord a d’ores et déjà été annoncé afin de garantir l'approvisionnement du Vieux-continent en gaz naturel et en GNL (gaz naturel liquéfié) américain.

U. Von der Leyen, présidente de la commission européenne, confirme ces ambitions et a récemment souligné que l'objectif est de prendre des engagements pour obtenir des fournitures supplémentaires pour les deux prochains hivers. Ce virage stratégique permettrait d’apporter une offre supplémentaire d'hydrocarbures à l’UE, actuellement en concurrence directe avec les pays asiatiques pour l'offre limitée de GNL. Les États-Unis devraient donc livrer 15 milliards de mètres cubes de gaz naturel supplémentaires à l'Europe d'ici la fin de 2022.

Il apparaît clairement que ces mesures concrètes ont une chance de stabiliser le marché, contrairement aux sanctions qui affectent principalement les populations russes et auxquelles le Kremlin semblait préparé. Par ailleurs, ces sanctions sont la source de représailles de la part de Vladimir Poutine, qui compte bien répliquer aux mesures prises par les pays Occidentaux.

En effet, ce dernier a ordonné à Gazprom d’accepter les paiements des "pays hostiles" en roubles, ce qui soutiendrait fortement la monnaie nationale et annulerait certains effets des sanctions. Toutefois, si les contreparties refusent d’accepter ces nouvelles conditions, les contrats en cours pourraient être abandonnés. Cela pourrait pousser à la hausse les prix du gaz naturel, en constante pression depuis le début du conflit.

Jeudi 31 Mars 2022




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