Faire tomber les GAFA !

Par François Némo, conseiller en stratégies de rupture.


François Némo
Rien de nouveau sous le soleil

Trois mille ans avant notre ère, la sédentarisation, le développement des centres urbains et l’intensité des échanges poussèrent les Mésopotamiens à inventer les premiers signes d’écriture et les premiers algorithmes (additions et multiplications) pour inventorier et classer le monde. Aujourd’hui la connexion généralisée de la planète nous pousse à créer des intelligences artificielles et automatisées pour maîtriser notre environnement. Rien de nouveau sous le soleil ! La révolution du numérique et celle de l’écriture répondent au même besoin de maîtriser la complexification des transactions économiques et sociales. C’est une nouvelle étape du stockage et du traitement de la connaissance à laquelle notre société se heurte violemment. Une révolution du codage symbolique qui permet d’analyser et d’exploiter toutes les données stockées dans la mémoire numérique universelle. Un potentiel de développement stupéfiant de nos richesses culturelles et de notre puissance cognitive, un nouvel âge de l’intelligence et de la connaissance, mais qui parallèlement nous plonge dans des territoires totalement inconnus. « On est émerveillés par Google, mais on est en réalité à la préhistoire […] Je crois qu’on est vraiment au tout début de cette révolution : c’est comme si on avait essayé de deviner les conséquences de l’imprimerie au début du xvie siècle », dixit Pierre Levy.

Des contre-pouvoirs qui ne font pas leur boulot

Une révolution/répétition qui comme les précédentes prend de vitesse les organisations sociales et balaye tous les repères connus (cf. l’imprimerie, la Révolution française). Une période de latence qui produit « une interruption, une suspension de tout ce qui paraissait couler de source (…) et qui touche (au-delà de la disruption technologique) à la vie de l’esprit, l’art, la science, la philosophie, la politique, le droit, dit Bernard Stiegler. Un dispositif qui fait que plus rien n’est permanent et que la société s’en trouve désintégrée. » Jusque là tout va bien ! Nous sommes dans un processus chaotique connu, dont nous sommes toujours sortis à travers les âges plus forts, plus intelligents. Mais la situation se complique lorsque le principe fondateur du progrès tombe en panne sèche ; lorsque les contre-pouvoirs ne font pas leur boulot. En l’occurrence, l’Europe qui en restant les bras croisés face à la révolution numérique a laissé une poignée d’organisations (résolument visionnaires) redessiner l’économie mondiale dans une logique de privatisation et à leur seul profit ; inventer dans des laboratoires secrets (sur le territoire européen) et avec des moyens quasi illimités le futur moteur de la croissance économique mondiale : l’intelligence artificielle. Une situation historiquement inédite qui remet en cause ce qui fait civilisation (le collectif) et qui portée par une logique de monétisation à outrance laisse la France et l’Europe sans voi(e)x.

Le besoin de médiation et d’actions collectives

Avec Bill Gates et Stephen Hawking, Elon Musk a bien compris les dangers de cette privatisation de l’intelligence : « Il est difficile de prévoir quand une IA de niveau humain pourra être atteinte, mais quand ce sera le cas il sera important d’avoir une institution de recherche à la pointe qui aura pour priorité que cela bénéficie à tous et pas à son propre intérêt. » « Il existe une course entre le pouvoir grandissant de la technologie et le bon sens avec lequel on la gère, explique Max Tegmark, le président de FLI (Future of Life Institute). Jusqu’alors tous les investissements ont eu pour objectif de rendre les systèmes plus intelligents, c’est la première fois qu’il y a un investissement sur l’autre aspect (le bon sens). » Une démarche initiée en janvier pour détourner la recherche du « côté obscur » de l’intelligence artificielle et qui dispose déjà de moyens considérables — un milliard de dollars (909 millions d’euros) ont déjà été posés sur la table par Elon Musk. Un besoin de mise en commun de nos richesses qui sera boostée par l’économie du Peer to Peer, plus connue sous le dénominatif de blockchain ou chaîne de block et qui va révolutionner tous les types de transaction et ouvrir la porte à de nouvelles relations en supprimant les intermédiaires. La révolution numérique ne fait que commencer et les modèles fermés et privatisés proposés par les GAFA ne sauront pas répondre à la nécessité de médiation et d’actions collectives positives indispensables à la construction d’une civilisation (telle que nous la connaissons). Aucun acteur, quelle que soit sa puissance financière, ne saurait inventorier le monde à son seul profit. Des voix de plus en plus nombreuses se font entendre et c’est un nouveau puzzle qui se met en place pour passer à « l’après GAFA », une nouvelle étape du numérique dans laquelle l’Europe a toute sa place.

Une voie royale pour l’Europe

Après avoir laissé les grands leaders du numérique exploiter l’un des domaines européens les plus prometteurs, la recherche en intelligence artificielle (Google DeepMind à Londres, L’AI de Facebook à Paris, Google Research à Zurich) ; après avoir laissé Google et son soft power faire de la France un laboratoire pour alimenter la « boîte noire » de ses algorithmes, comme l’explique Dominique Nora dans « Google en France ou le vrai pouvoir du Léviathan numérique », laisserons-nous une nouvelle fois les Américains comme Elon Musk ou le FLI répondre à la Singularity University et aux transhumanistes et prendre la main sur cette révolution du « sens commun » ? Il n’y a pas de fatalité. L’Europe possède la légitimité culturelle et scientifique pour ouvrir cette troisième voie et reconquérir son indépendance. Sortir de la tenaille dans laquelle nous sommes enfermés, le fantasme du retour en arrière qui attise les pires réflexes et la fuite en avant d’une humanité des algorithmes portée par la Silicon Valley. L’Europe doit se faire entendre, défendre ses valeurs historiques, développer son « sens commun » des responsabilités, ouvrir de nouvelles perspectives et de nouveaux territoires d’expérimentation en se réappropriant le numérique. Transformer collectivement le déluge des données et inventer une nouvelle époque démocratique et réfléchie. Une indépendance qui ne se contentera pas d’ajustements (comme nous le faisons actuellement) mais exigera une radicalité dans nos engagements. Tout changer (oui, tout) pour que rien ne change.

Faire émerger de nouveaux acteurs

Enfermés dans leur « neutralité » technologique, une culture linéaire axée sur l’ingénieur et les solutions techniques centralisées, les acteurs français n’ont pas la culture ni la formation ni l’imagination pour initier cette révolution et changer le cours de l’histoire. Dans le flux continu d’informations, d’innovations et de ruptures le nouveau dirigeant est d’abord animé par des convictions, la capacité d’explorer les futurs possibles et de construire des fictions. Alors que la technologie prend en charge les tâches quotidiennes d’organisation, d’analyse et de gestion, le nouveau dirigeant doit se concentrer sur ce que les humains ont d’unique, générer des idées et des actions créatives engagées, construire des scénarios. Une capacité d’anticipation au service de l’action. Et c’est en dehors des actuelles filières de recrutement « raisonnables » qu’il faut trouver les nouveaux entrepreneurs capables d’inventer ces nouveaux modèles de business aléatoires et réticulaires. A l’image des leaders de la Silicon Valley qui ont compris que l’avenir n’est pas le produit d’actions raisonnables mais qu’il répond à d’autres motifs beaucoup plus complexes. Peter Thiel et Alex Karp ont fait de la philosophie ; Steve Jobs, une école d’art ; Susan Wojcicki, la CEO de YouTube a étudié la littérature et l’histoire ; Tim O’Reilly, le grand maître à penser de la Silicon Valley, a fait des études de lettres classiques. « The ‘Useless’ Liberal Arts Degree Has Become Tech’s Hottest Ticket », argumente McAfee dans son dernier ouvrage, The second machine age.

Faire tomber les GAFA

L’intelligence artificielle sera-t-elle un cauchemar ou une nouvelle utopie ? Personne (heureusement) ne peut l’anticiper ! Mais quelle que soit l’issue de la révolution naissante, nous ne pouvons rester en dehors de l’histoire avec pour seul objectif de ramasser les miettes de la croissance. Il est temps de mettre les mains dans le “cambouis” comme les Américains l’ont fait il y a trente ans et les chinois plus récemment. Entrer de plain-pied dans la guerre du numérique, de prendre position, d’affronter les grandes puissances du numérique pour affirmer notre place « unique » dans le monde et faire (une nouvelle fois) basculer l’histoire du bon côté… C’est le sens de notre collectif, Faire tomber les GAFA, que de réveiller les consciences endormies, de changer de regard sur l’entrepreneuriat, d’identifier, de faire émerger et de financer de nouveaux acteurs « cultivés » issus de nouvelles filières et de nouvelles cultures. Des acteurs portés par des convictions et capables de s’engager au-delà d’une logique du « business » (largement obsolète) pour construire une alternative au monde que dessine inexorablement la Silicon Valley et qui pourrait s’avérer demain un cauchemar si nous ne lui opposons avec force et détermination de nouveaux contre-pouvoirs.

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Mardi 20 Septembre 2016


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