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Egypte, Tunisie : la fin de la guerre des civilisations ?


Samuel Huntington, qui s’était surtout fait connaître par la théorie du « choc des civilisations » exposée pour la première fois en 1993 dans un article de Foreign Affairs considère que la scène internationale de l’après-guerre froide devait être le théâtre de conflits violents, non plus entre États-Nations mais entre civilisations.



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Dominique Chesneau
Dominique Chesneau
La civilisation, telle que semblait la comprendre Huntington, inscrit les individus dans des identités éternelles, indélébiles, impérissables, des prisons indépassables. Parmi les 7 ou 8 civilisations mondiales qu’il identifiait, Huntington prévoyait notamment que la civilisation occidentale et la civilisation islamique seraient inéluctablement amenées à s’affronter : « Tant que l’islam restera l’islam et que l’Occident restera l’Occident, ce conflit fondamental entre deux grandes civilisations et deux modes de vie continuera à influencer leurs relations à venir, tout comme il les a définies depuis quatorze siècles. ».

Il semble au contraire que la mondialisation, les progrès de la communication, les migrations, et les échanges au sens large du terme (qui sont aussi vieux que le monde et qui n’ont pas débuté avec ce que l’on appelle la globalisation) anéantissent cette vision de la civilisation immuable. Les individus et les communautés humaines sont gardiens, il est vrai, de patrimoine et de valeurs, mais ceux-ci sont plutôt qu’une chasse-gardée, le fruit d’un savant mélange entre traditions et incorporations de ce qui vient d’ailleurs.

Un seuil d’incompétence moral

Des réflexions en cours, qui ont bénéficié de la caisse de résonnance que constituent les évènements en Tunisie puis en Egypte-et demain peut-être dans tout le monde arabe- conduisent à s’interroger sur le point de savoir si l’humanité n’atteindrait pas en ce moment son seuil « d’incompétence morale » !

C’est la thèse retenue par Amin MAALOUF dans son ouvrage « Le dérèglement du monde ». paru en novembre 2010. En effet, « les dérèglements actuels (depuis le début de ce siècle) tiendraient moins à une guerre des civilisations qu’à l’épuisement simultané des civilisations et notamment les deux ensembles culturels que constituent l’Occident et le monde arabe » et non pas le monde musulman ((la Malaisie et l’Indonésie semblent calmes).

MAALOUF poursuit en s’interrogeant sur les idées dominantes actuelles dans chaque bloc culturel. « Pour les uns les pays arabes se seraient montrés incapables d’adopter les valeurs universelles de l’Occident, pour les autres, l’Occident serait surtout porteur d’une volonté de domination universelle à laquelle les Arabes- et, dans une certaine mesure, les musulmans- s’efforceraient de résister avec le moyens qui leur restent. Pour les uns, l’exemple de l’Irak, démontre que le monde arabe est imperméable à la démocratie, pour les autres, il dévoile le « vrai » visage de la démocratie occidentale ! Dans le discours des uns, on chercherait en vain les traces d’une préoccupation éthique, dans celui des autres, ces préoccupations et ces références sont omniprésentes, mais utilisées sélectivement, et constamment détournées au service d’une politique ! »

Emmanuel Todd et Youssef Courbage s’inscrivent en faux contre les thèses de Huntington, dans « Le rendez-vous des civilisations (Seuil – 2007) », en qualifiant « Le choc des civilisations » d’« exégèse faussement savante des textes sacrés ». Ils affirment que les sociétés musulmanes ont entamé depuis plusieurs décennies un mouvement de déconfessionnalisation, lequel entraîne une résurgence provisoire des pratiques religieuses, avant l’apparition d’une autre identité. Mieux vaudrait donc laisser cette tendance historique naturelle se dérouler d’elle-même plutôt que d’en troubler le cours.

Si se pose aujourd’hui avec une particulière acuité et actualité, la perte d’influence (soft power) du monde arabe après avoir offert au monde des Averroes, Avicennes…, et son incapacité apparente à la retrouver, la question de l’impossibilité avérée de l’Occident de tenir sa place de régent planétaire ( la création du G 20 en est l’illustration) est toute aussi prégnante. Ainsi dans le domaine économique, « le triomphe du modèle occidental a conduit, paradoxalement à un affaiblissement de l’Occident : libérés peu à peu du carcan du dirigisme, la Chine et l’Inde sont en train de modifier l’équilibre du monde. » (1)

L’Occident et le monde arabe se trouvent peut être devant une impasse…mais chacun face à la sienne !

Dans la voie du libéralisme ?

Sans doute convient-il de distinguer l’Occident universel, diffus qui a investi l’âme de nombreuses nations et l’Occident géographique, politique, ethnique, et celui des nations blanches d’Europe et d’Amérique du Nord ; c’est ce dernier qui est dans l’impasse. Pour l’Europe, la situation est d’autant plus difficile, qu’elle est prise entre l’enclume et le marteau que sont l’Amérique, avec sa concurrence stratégique, et la Chine et les émergents avec leur concurrence commerciale.

Quand on entend certains commentateurs occidentaux avancer à propos des évènements actuels dans le monde arabe, que « l’Occident a gagné » (gagné quoi ?), ils se trompent lourdement. Les pays arabes veulent s’engager résolument, comme les pays d’Asie et d’Amérique du sud, dans la voie du capitalisme pour pouvoir « secouer l’homme blanc » plus efficacement qu’en envoyant deux avions de ligne dans des tours de bureau. Mais ceci, n’implique pas (plus?) nécessairement, de rechercher des solutions politiques fondées sur les principes de gouvernement théorisés au 18 è siècle sous les noms de « Lumières, Enlightement ou Aufklärung »!

Certes, Fukuyama a affirmé dès 1978 que, si le libéralisme économique suffit à satisfaire les désirs purement matériels des êtres humains, seul le libéralisme politique peut aussi satisfaire rationnellement leur désir de reconnaissance, et ce par le biais du principe d'égalité universelle
de tous les êtres humains. D'où la conclusion que le libéralisme politique est la dernière forme de théorie politique. Mais Fukuyama est aussi pleinement conscient du fait que la victoire de la démocratie libérale sur le terrain des idées philosophiques ne signifie aucunement qu'elle est aussi victorieuse sur le terrain de la réalité politique. Il observe qu'au cours des dernières années, bon nombre de nations ont choisi la voie de la démocratie libérale. Mais rien n'empêche que, "après avoir regardé un peu autour (d'elles)", elles rebroussent chemin ou repartent "pour un nouveau et plus long voyage", comme p. ex. le voyage vers une société théocratique.

Aussi, les évènements auxquels nous assistons, ne constituent pas nécessairement les prémisses d’un monde arabe démocratique, mais plutôt celles d’un groupe de pays concurrents économiques et commerciaux de l’Europe, qui a décidé de chercher son modèle politique et ne l’a, à l’évidence, pas encore trouvé.

Si l’on envisage que ces deux blocs –occidental et arabe- de civilisation ont atteint leurs limites le moment n’est-il pas venu de les transcender ?

(1) Amin MAALOUF op cit

Dominique CHESNEAU
Président Tresorisk

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Jeudi 10 Février 2011
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