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USA Today et les minarets en Suisse


Au marché de Vevey, il y a un boulanger albanais du Kosovo qui vend un pain remarquablement bon. Je suis passé à son petit stand pour lui acheter une livre de pain noir samedi dernier, et comme toujours nous avons discuté en serbe, parce qu’il l’a appris enfant à Pristina.




David Laufer
David Laufer
Alors que je partais, il a saisi un pain au sucre et me l’a tendu en disant dans un grand sourire malicieux : « Un Albanais qui fait cadeau à un Serbe, c’est quand même beau la Suisse, non ? » Or, comme ce boulanger est albanais, il est donc aussi probablement musulman. Et si le peuple suisse décide d’interdire les minarets, je me demande s’il me fera encore le cadeau d’un pain au sucre, ou même s’il me sourira. Il aura toutes les raisons de m’éviter, à la fois comme époux d’une Serbe et comme citoyen suisse.

Mais jusqu’ici et depuis longtemps déjà, mon boulanger semble avoir raison. Nous sommes, en dépit des inévitables hoquets passagers, une terre d’accueil et de refuge – fiscal s’il le faut. Cette tradition ne nous est pas tant dictée par des sentiments meilleurs que ceux qui animent nos voisins, mais par l’expérience et la nécessité : notre taille, que définit une géographie inique et extrême, nous interdit les ambitions militaires et coloniales, et l’absence de ressources naturelles nous impose une évaluation particulièrement précise de nos options. Cela nous a menés, à travers les siècles, à nous tenir de plus en plus à l’écart du Grand Jeu des alliances monarchiques et militaires qui ont fait la gloire puis qui ont précipité la chute de l’Europe. Organiquement, nous sommes devenus neutres. Et cette neutralité a naturellement attiré tout un tas d’exclus, de fuyards, de parias et de vagabonds fatigués par les misères du monde.

Or depuis la publication du rapport Bergier qui démontait avec patience quelques mythes tenaces concernant notre neutralité en nous permettant de la considérer dans sa réalité crue et pas forcément toujours flatteuse, une partie non négligeable de nos concitoyens semblent avoir des démangeaisons à l’endroit de leur identité suisse. Certains ont cru que le bon professeur portait atteinte à l’honneur de la Suisse, notion immatérielle et diffuse pour laquelle il paraît qu’on doit être prêt de mourir avec joie. Et beaucoup de Suisses, se sentant l’objet d’attaques et de jalousies diverses, ont ainsi décidé qu’il fallait réagir. Mais dans un pays où l’on est habitué depuis des siècles à composer, à faire le dos rond et à travailler un sol ingrat et rocailleux, ils ne savaient pas trop comment. C’est là qu’est intervenu un parti, l’UDC, qui a su tout à la fois faire monter les eaux de ce fleuve et les canaliser.

L’UDC n’a cessé de croître depuis dix ans grâce – outre son chef redoutablement intelligent – à des initiatives presque toutes perdues, mais qui lui ont permis d’occuper le devant de la scène avec une remarquable constance. Comme disent les Anglo-saxons, there’s no such thing as bad publicity. Ces initiatives ont toutes en commun un élément unique : la peur. Comme Malaparte l’explique dans Kaputt, ce qui motiva les Allemands à se jeter à la gorge de l’Europe, c’est une peur fantasmée de presque tout ce qui porte atteinte à la germanité. Comme notre armée nous permettrait tout juste d’occuper la Bourgogne pendant huit ou neuf heures, l’UDC nous propose plus commodément d’attendre que les étrangers soient entrés chez nous pour les agresser, ce qui ne contrevient apparemment pas à notre politique de neutralité. Peu à peu, ce parti nous habitue au chauvinisme bête et méchant en décomplexant ceux qui parmi nous se sentent l’envie d’y céder, qu’ils soient de droite ou de gauche. Nous voilà devenus d’authentiques cocardiers et j’en vomis presque mon quatre heures de voir tous ces drapeaux suisses, sur des tasses, sur des Tshirts, sur des sacs, sur des chapeaux et sur les couvertures des cahiers de nos écoliers.

La dernière initiative de l’UDC concernant l’interdiction des minarets, et dont même le quotidien USA Today se fait l’écho avec une horreur amusée, n’est que le dernier avatar de cette longue déclinaison de la peur de l’homo helveticus face aux bouleversements du monde. Sauf que cette fois-ci, la peur se mêle d’un autre sentiment, encore plus inavouable : la jalousie. Freysinger, sur la TSR, avouait à contrecœur qu’il ne fréquente pas l’église autrement que pour les enterrements. Et il y a là une des clés de tout ce problème : on voit toutes ces églises catholiques et protestantes désespérément vides, tandis que les quelques mosquées sont pleines comme des œufs, et on envie, secrètement, l’ardeur religieuse et civilisationnelle des Musulmans. On comprend confusément que nos églises, déjà quasiment muséifiées ou transformées en appartements comme à Londres, sont le signe d’un affaiblissement social, d’une perte de consensus et d’une individualisation que les conservateurs n’ont cessé de combattre depuis la fin du Moyen-Age.

Et comme rien ne change, on décide en dernier recours d’interdire ces signes honteux de la plus grande ferveur ennemie et on tente vainement de faire passer la chose pour tout sauf pour ce qu’elle est : une attaque frontale et violente contre l’Islam. Et voilà la signature la plus singulière du fascisme, celle qui fait systématiquement dire à ses chefs le contraire de ce qu’ils font. Chez nous, l’UDC, qui répète inlassablement son attachement à la Suisse profonde, au fédéralisme et à la neutralité, ne cesse, par ses initiatives, de miner l’image de la Suisse à l’étranger, de violenter la paix sociale et religieuse, de tendre vers la centralisation et, à travers tous ces maux, de remettre en question les fondements même de notre neutralité.

Et en revenant à mon boulanger albanais, je repense à ce sketch de Fernand Reynaud sur l’étranger du village. Toute la journée, on lui répète : « T’es pas d’chez nous, tu bouffes not’ pain. » Un jour il fini par en avoir assez et il décide, finalement, de s’en retourner d’où il est venu. « Depuis ce jour-là, termine Reynaud, on bouffe plus de pain au village. Parce que l’étranger, c’était le boulanger ».

David Laufer
Partenaire expert CFO-news
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Dimanche 11 Octobre 2009
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1.Posté par agnostico le 13/10/2009 13:24 | Alerter
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Bravo pour cet ensemble de remarques très judicieuses, fines et modernes. Oui l'UDC consciemment ou pas tente de briser une paix sociale très précieuse et effective. Même si on peut se focaliser sur des compartements religieux "musulmans" (voile, burqa, refus pour les filles de se baigner comme les autres...) ces faits demeurent extrêmement minoritaires. D'ailleurs, les ténors de l'UDC se gardent bien de livrer des statistiques sur la composition socio-culturelle ou ethnique des musulmans de Suisse: Parce que dans l'immense majorité ce sont des individus provenant de l'Ex-Yougoslavie, de Turquie. Donc, de pays strictement laïcs. On continue à jouer "sataniquement" sur le plan médias en confondant arabité et islamité: Avec la médiatisation des Tariq Ramadan & Co, on méprise totalement cette immense majorité silencieuse, bien inscrite dans la vie moderne,préocuupée par son devenir socioprofessionnel, matériel, que par des bondieuseries. Allez demander à des familles Kosovares, Bosniaques ou Turques si elles connaissent Tariq Ramadan, ou ce qu'elles pensent de la Burqa, des histoires d'interdits à la piscine, de la pratique du jeûne/ramadan. J'espère de tout coeur que le citoyen suisse mobilisera ses facultés de Raison, d'analyse et de sauvegarde de cette paix sociale, pour refuser avec détermination cette tentative fascisante et puante de mépris et de manipulation.

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