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Stagnation du chômage structurel


Les sociétés risquent d’être encore plus prudentes dans leur politique d’embauche qu’auparavant. Vers une reprise sans création d’emploi.




Stagnation du chômage structurel
Une embellie conjoncturelle, aux pieds d’argile, semble se dessiner. Mais, d’ores et déjà, les économistes craignent qu’elle conduise à une reprise sans création d’emploi. Une appréhension qui ressurgit fréquemment à ce stade du cycle. Qu’en sera-t-il cette fois-ci alors que le chômage va fortement progresser en Suisse? Etat des lieux avec Yves Flückiger, professeur au département d’économie politique de l’Université de Genève où il dirige l’Observatoire universitaire de l’emploi (OUE).

Le recours aux réductions de l’horaire de travail (RHT) par les entreprises a explosé depuis le début de la récession. Va-t-il se poursuivre ?
Je ne le pense pas. On devrait au contraire s’acheminer vers une baisse graduelle du chômage partiel. Pour deux raisons majeures. Premièrement, et c’est positif, la situation conjoncturelle va en s’améliorant. De facto, les entreprises devraient le ressentir et ainsi nécessiter davantage de main d’oeuvre pour honorer leurs commandes ou faire face au regain d’activité. Elles n’auront plus besoin, ou moins, de recourir au chômage partiel. Deuxièmement, pour les entreprises qui ne bénéficieront pas du redressement, elles décideront peut-être de procéder à des licenciements, après avoir épuisé les possibilités de RHT.

Est-il possible de quantifier ce phénomène ?
Non, notamment parce que trop de facteurs restent encore incertains.

On semble s’acheminer vers une reprise sans création d’emploi. En quoi celle-ci sera-t-elle différente des autres embellies ?
Cette crainte revient lors de chaque phase de redressement économique. C’est une sorte de poncif. A court terme, ce scénario semble toutefois probable. Les entreprises doivent d’abord évacuer tout doute sur l’embellie conjoncturelle. Puis, elles doivent revenir dans les chiffres noirs et être persuadées que cette amélioration peut durer et qu’il ne s’agit pas que d’un feu de paille. C’est seulement après, dans une deuxième phase, qu’elles envisageront éventuellement d’étoffer leurs effectifs. Le marché de l’emploi continuera grosso modo à avoir un décalage de six à neuf mois par rapport à la reprise économique.

Cette récession n’a-t-elle rien changé structurellement ?
Pas vraiment. Si ce n’est que l’impact psychologique de la récession risque d’avoir de profondes répercussions. La crise a fortement changé les perceptions, accentuant les peurs sur les perspectives à moyen et long terme. Les sociétés risquent d’être encore plus prudentes dans leur politique d’embauche qu’auparavant, vu que certaines ont désormais l’impression qu’un nouveau cataclysme pourrait ressurgir plus vite que prévu.

Le seuil incompressible du taux de chômage en Suisse va-t-il grimper, comme on le dit lors de chaque crise ?
Les données statistiques ont clairement démontré que sur la période 1974-1996, le taux de chômage structurel augmentait au sortir de chaque crise. Depuis, ce n’est plus le cas. La récession de 2001-2002 n’a pas fait croître ce seuil. Ce scénario devrait se reproduire demain.

Pourquoi ?
Grâce à la révision de la loi sur l’assurance-chômage en 1995 et son lot de mesures actives de lutte, ce seuil incompressible a pu être stabilisé et a même diminué de 0,2 point de pourcentage. En résumé, il a été possible d’améliorer le fonctionnement du marché du travail en réduisant les frictions, tout en agissant sur les qualifications des chômeurs et en incitant les entreprises à embaucher des personnes inemployées.

Mais le chômage conjoncturel peut rapidement se muer en structurel…
En effet, c’est d’ailleurs le principal risque de la crise actuelle. Lorsqu’une personne est licenciée pour des raisons économiques et qu’elles restent sans emploi sur une période supérieur à douze mois, sa situation, qui était au départ purement conjoncturel, risque de se muer en chômage structurel. Ce d’autant plus, que les entreprises préféreront parfois donner leurs chances à des jeunes, moins chers, avec toutefois une formation plus poussée, plus adaptée à la nouvelle réalité économique. Faut-il pour autant parler d’inadaptation de qualification de la personne au chômage ? Ce n’est pas certain. Le problème peut aussi provenir de la perception que les entreprises ont des chômeurs de longue durée.

Pour la Suisse, le chômage incompressible varie entre 1 et 2,5%, selon les économistes. Pourquoi une tel écart ?
Sans surprise, c’est tout simplement une question de méthodologie. Il serait fastidieux ici de toutes les détailler. La méthode pragmatique consiste à considérer le nombre de chômeurs par rapport aux places vacantes. L’équilibre entre ces deux variables devrait correspondre au seuil incompressible. On se situerait en quelque sorte à un niveau de plein-emploi. Que l’on peut situer à environ 2,3% pour la Suisse.

Mais ?
Deux éléments posent problème. D’abord, le nombre de places vacantes ne correspond pas exactement aux emplois disponibles sur le marché. Toutes les entreprises ne les annoncent pas systématiquement. Ensuite, ce calcul se base sur l’idée que la relation entre places vacantes et chômeurs reste stable dans le temps. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Le chômage incompressible est-il toujours lié à des problèmes structurels ?
Non. Il est dû aussi au chômage frictionnel. Il apparaît lorsque sur un marché particulier, comme l’hôtellerie ou la restauration, les employeurs déclarent des places vacantes alors que l’on enregistre, au même moment, des chômeurs dans ce secteur. Des personnes décident de repousser leur embauche, étant persuadées qu’elles pourront trouver mieux un peu plus tard. C’est toutefois un chômage de courte durée par opposition au chômage structurel.

Le chômage structurel est-il vraiment une fatalité ?
Pas du tout, comme le montre l’exemple de 1995. Ce type de chômage est cependant difficile à combattre, puisqu’il exige de gros efforts de requalification ou de mobilité géographique de la part des personnes concernées. Globalement, je suggérerais une politique proactive, qui anticipe en amont. Il faut identifier les groupes à risques. Une fois localisés, il convient de développer des politiques de formation adaptées. Le chômage incompressible est étroitement lié à celui de longue durée, qui va souvent de pair avec un bas niveau de qualifications des personnes concernées. C’est donc clairement du côté de la formation qu’il convient de fournir un effort particulier. Et surtout ciblé.

Jusqu’où pourrait-on descendre ?
Imaginer qu’il est envisageable de l’abaisser à 0% est complètement absurde économiquement parlant. Cela dénoterait un marché du travail sans aucun dynamisme, figé, immobile. Un peu à l’image de certains cantons de Suisse centrale, où il est totalement sclérosé sans beaucoup de création d’emplois. Au contraire, l’économie se nourrit, se renouvelle, s’enrichit grâce au dynamisme et à la flexibilité du marché du travail.

INTERVIEW : BASTIEN BUSS

L’Agefi, quotidien de l’Agence économique et financière à Genève
www.agefi.com

Jeudi 26 Novembre 2009
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