Quotidien finance innovation, innovation financière journal
Financial Year with Finyear
 
 
 
 
 


              

Pour une gouvernance mondiale et démocratique


Dans «Demain, qui gouvernera le Monde» paru aux éditions Fayard, Jacques Attali entend démontrer l’urgence d’un gouvernement du monde autre que celui des religions, des empires, des nations ou des marchés. Pour lui, l’humanité a tout à gagner à se rassembler autour d’un gouvernement démocratique du monde dépassant les intérêts des nations.Y compris les plus puissantes.




Pour une gouvernance mondiale et démocratique
Le marché sera de plus en plus mondial, alors que la démocratie, là où elle existe ou existera, restera locale. Ce qui rendra de plus en plus dérisoire le prétendu pouvoir des États, y compris les plus puissants. Concrètement, cela signifiera que le capital, la direction et la stratégie des entreprises seront de plus en plus détachés de toute base nationale; leurs sièges se délocaliseront sans cesse là où les lois seront les moins contraignantes et la fiscalité la plus basse; leurs cadres, leurs chercheurs vivront dans des lieux en concurrence permanente les uns avec les autres; la mobilité du travail et du capital permettra aux entreprises d’échapper à toute règle, de choisir des sites où ne pas payer l’impôt ; les évolutions technologiques accéléreront ce nomadisme réel ou virtuel. Aucune souveraineté nationale ne pourra résister à cette déloyauté permanente du capital et des cadres. On verra se réduire les ressources fiscales et croître le refus de toute autorité, la défiance à l’égard de toute élite, l’indignation contre tout pouvoir. Devenus faibles, les gouvernements du XXIe siècle souffriront du mépris, voire de la haine suscités par les gouvernements autoritaires du XXe siècle.

Le monde sera alors non plus, comme à la fin du XXe siècle, un ensemble d’économies de marché juxtaposées, en voie d’intégration les unes avec les autres ; mais une seule économie de marché, presque pure et parfaite, sans État. Il ressemblera ainsi à ce que décrivent les économistes classiques, de Walras à Friedman en passant par Pareto, Debreu, Arrow et quelques autres: en modélisant une économie de marché sans État, ils concluront qu’une telle économie ne trouve son équilibre qu’à un niveau de sous-emploi des facteurs. Autrement dit, la mondialisation des marchés sans la mondialisation de l’Etat ne peut que conduire à une insuffisance de la demande, à installer un chômage de masse, à favoriser le développement de monopoles industriels. Les entreprises gestionnaires du risque prendront de plus en plus le relais des États providence. Les assureurs, en particulier, se verront en maîtres du monde parce qu’ils fixeront les normes de comportements souhaitées, tolérées, refusées, tout comme les entreprises de distraction, qui occuperont l’essentiel du temps du consommateur.

Pour tenter de compenser ces déséquilibres, les marchés continueront de susciter une demande artificielle par l’accumulation des dettes privées. Des bulles financières de plus en plus nombreuses se formeront sur tous les marchés, en particulier ceux des matières premières. L’économie financière accaparera une part croissante des richesses mondiales. Certains groupes sociaux seront particulièrement riches dans les pays pauvres; d’autres, particulièrement pauvres dans les pays riches. De plus, un marché mondial sans État mondial ne peut être qu’un marché sans état de droit. Les droits de propriété eux-mêmes seront difficiles à défendre. L’économie informelle, la contrefaçon, la piraterie, l’économie criminelle se développeront. De plus en plus faibles, les États ne pourront assurer le respect du droit, au mieux, que sur leur territoire, laissant béants de vastes et nombreux espaces où l’état de droit pourra être contourné. On commercialisera plus encore qu’aujourd’hui armements, drogues, sexualité, organes. Les jeunes pauvres du Sud seront une proie pour les vieux riches du Nord. L’économie criminelle deviendra un véritable pouvoir politique doté d’armements et de moyens d’influence diplomatique.

Le monde ressemblera de plus en plus à une gigantesque Somalie, pays sans État stable, en guerre civile depuis plus de vingt ans, où s’entretuent des seigneurs de guerre, des pirates, des milices ; où des provinces comme le Somaliland et le Puntland se considèrent comme indépendantes; où le tiers de la population dépend de l’aide humanitaire; et où la seule force stable est un maigre contingent militaire envoyé là par l’Union africaine.

Le sort du monde risque même de s’apparenter à celui du «nombril du monde», nom que ses habitants donnèrent à une île que les Européens ont baptisée l’île de Pâques: après des siècles d’abondance, sur cette terre de cocagne, la démesure des puissants a conduit à la guerre civile, à la destruction des ressources naturelles, et, finalement, à la disparition de leur précieuse civilisation.

Ainsi, le monde de demain sera écartelé entre la globalisation des menaces, d’une part, et la balkanisation, d’autre part.

Aussi, même si - ce que je ne crois pas - un pays le domine, même si des alliances permettent à d’autres de tenir leur rang, aucun État, aucun pays, aucune union, aucun G7 ni G20, aucune des institutions internationales d’aujourd’hui ne pourra gouverner le monde. Nul ne pourra transformer en décisions opérationnelles et planétaires les voeux pieux de sommets de plus en plus vains. Nul n’aura les moyens de résoudre les problèmes locaux qui, faute d’être maîtrisés et résolus, s’étendront à toute la planète; encore moins les problèmes par essence planétaires. Ces deux catégories de problèmes formeront les risques systémiques mondiaux. Examinons d’abord les risques locaux qui peuvent dégénérer en catastrophes mondiales.

Le premier risque systémique mondial est celui de voir une braise allumer quelque part l’incendie géant de l’inflation mondiale. L’énorme masse de 6 trillions de dollars de liquidités déjà créée par les banques centrales, la croissance des déficits publics, la remontée des prix des matières premières pourraient en effet aboutir un jour à une poussée d’inflation majeure. Ni les États- Unis, ni le G7, ni le FMI, ni le G20 ne sont armés aujourd’hui pour y répondre. L’humanité n’a aucun moyen de contrôler globalement les masses monétaires émises par les nations, en particulier par la Banque centrale américaine. Celle-ci pourrait d’ailleurs faire faillite en cas de perte de confiance des prêteurs, avec des conséquences tragiques pour l’humanité entière, sans que nul y puisse quoi que ce soit. Aucun droit d’ingérence ne permettra à un étranger d’intervenir dans la politique monétaire du pays détenteur de la monnaie de réserve, même si cette politique a un impact sur l’ensemble de la planète. On peut aussi parfaitement imaginer que les institutions financières privées (banques, banques «fantômes» ou autres fonds d’investissement), aujourd’hui hors de contrôle, continuent de se développer sans que les gouvernements ou les institutions internationales puissent maîtriser leur prolifération. Elles pourraient alors choisir de se localiser dans les zones de non-droit et d’y développer toutes les opérations qui leur sont interdites dans les pays organisés. On verrait alors le système financier prendre de plus en plus de risques pour s’assurer davantage de profits, sans que les rares instances de contrôle, nationales ou internationales, aient les moyens d’en connaître la réalité planétaire. Ce système financier entretiendrait pour un temps la croissance du monde par des crédits illimités, en gardant pour luimême l’essentiel des profits et en transférant les risques aux épargnants et aux contribuables. Se côtoieraient alors dans ces zones de non-droit financier des filiales d’institutions financières régulées dans leurs pays d’origine et des institutions financières au service de la criminalité. Les unes et les autres pourraient même se confondre à terme.

Tout serait alors en place pour une nouvelle crise financière d’une ampleur sans précédent, aux conséquences économiques, sociales et politiques inouïes ; sans qu’aucun pays, aucune institution internationale, aucun G2, ou G7, ou G20, ait les moyens de la prévenir ni d’empêcher qu’elle contamine la planète entière.

La démographie est le deuxième domaine où un problème local peut déraper en problème mondial ; c’est le deuxième risque systémique mondial.

La démographie mondiale semble sous contrôle, après une formidable croissance pendant deux siècles: l’humanité devrait plafonner à environ 9 milliards de personnes en 2050, puis ce nombre devrait redescendre à environ 8 milliards à la fin du siècle. La Terre pourrait alors nourrir durablement ses habitants. Mais si la fécondité des pays du Sud, en particulier celle des pays africains et moyen-orientaux, ne continue pas de baisser jusqu’à atteindre moins de deux enfants par femme, et si la politique de l’enfant unique est remise en cause, en particulier en Chine, dès 2050 la population mondiale pourrait atteindre les 11 milliards d’habitants, voire 15 milliards en 2100. Il ne serait alors plus possible de produire assez de nourriture ni de trouver assez d’eau pour nourrir une telle population. Les pays les plus sérieux pourraient décider de ne plus partager leurs ressources avec ceux dont la démographie n’est pas maîtrisée; ils refuseront l’immigration en provenance de ces pays, mais aussi l’exportation de leurs propres produits agricoles. À terme, des guerres seraient inévitables, en particulier pour le contrôle de l’eau potable.

Pour prévenir une telle situation, l’humanité devrait prendre conscience de ce que la démographie ne peut plus rester un sujet de compétence nationale, que la croissance de la population d’un pays ne concerne pas que lui, mais l’humanité entière. Il faudrait dès lors prévoir assez à l’avance l’évolution de la population pays par pays et, si nécessaire, imposer une politique de limitation des naissances aux pays ne respectant pas les prévisions. En l’état actuel du droit international, aucune institution internationale n’a le mandat, et encore moins les moyens, d’imposer une telle politique à un pays souverain.

D’autres problèmes locaux liés à la population peuvent avoir des conséquences planétaires et constituer des risques systémiques mondiaux - ainsi d’une maladie contagieuse. Là encore, ce qui se joue dans un pays précis peut avoir des conséquences pour l’humanité. La libre circulation laisse craindre la probabilité d’une ou plusieurs pandémies partant d’un lieu quelconque et devenant une menace majeure pour l’existence même de l’humanité. Ces pandémies démarreront vraisemblablement dans des régions pauvres où l’hygiène est rare et le repérage médical inexistant. Elles concerneront la grippe, la malaria ou la tuberculose. Et, là encore, on ne voit pas comment les grandes puissances ou les instances internationales en place, telle l’OMS, pourraient gérer un tel choc, ni comment elles pourraient faire accepter un droit d’ingérence imposant à tel ou tel pays des politiques contraignantes en matière d’hygiène publique et privée. Enfin, d’autres problèmes considérables seront liés aux migrations. Tout converge pour que plus d’un milliard de personnes quittent leur pays de naissance. Un tiers bougeront à l’intérieur du Sud; un tiers à l’intérieur du Nord; un tiers du Sud vers le Nord. La population deviendra urbaine pour plus des deux tiers. Aucune règle internationale, aucune institution internationale n’est en charge de gérer les migrations, ni de donner du sens au statut de citoyen du monde.

L’Agefi, quotidien de l’Agence économique et financière à Genève
www.agefi.com

Mardi 3 Mai 2011
Notez




Nouveau commentaire :
Twitter

Your email address will not be published. Required fields are marked *
Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Recevez la newsletter quotidienne


évènements


Lettres métiers


Livres Blancs




Blockchain Daily News