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Marianne et les diplômés au chômage


En revenant hier soir d’un tour en vélo, mon voisin m’a regardé comme si je tombais de la lune. « Tu es allé de Vevey à Pully et retour habillé comme ça ? » Il faisait référence à mes chaussures de ville, mes pantalons de toile, ma chemise à carreaux et ma veste de velours côtelé. Il n’osait pas trop, par délicatesse, faire référence à mon vélo, un antique Cilo des années 70 avec guidon anglais.




David Laufer
David Laufer
Parce que lui, si vous le voyez partir à pied pour Blonay, vous le croiriez parti pour franchir à pied les Alpes jusqu’à Salzbourg escale. Les Suisses et les Américains partagent en effet une inexplicable passion pour le matériel de sport. On ne fait plus de vélo sans investir au moins 3'000 francs dans des chaussures en kevlar, des jerseys en fibre synthétique, des casques fluorescents et des gourdes profilées qui contiennent des liquides orangés et parfaitement dégueulasses, et je ne parle pas même du vélo qui coûte en tout cas 4'000 francs.

Oui car dans les loisirs aussi, nous sommes parvenus à une société de spécialisation. Je le regrette amèrement parce que ça coûte beaucoup trop cher et que ce coût est une entrave à la liberté de choix et de mouvement. Le monde des loisirs ne fait qu’illustrer le côté risible de la spécialisation à outrance dans laquelle nous nous engouffrons chaque jour un peu plus. Ceux qui en souffrent le plus sont, évidemment, les jeunes, parmi lesquels j’ai décidé qu’il devenait indécent de me ranger. La pression est énorme si on n’a pas encore décidé vers l’âge de 15 ans de ce qu’on allait faire de ses dix doigts. Il est fini le temps insouciant qui laissait aux adolescents jusqu’à l’âge de 30 ans pour décider de ce qu’on ferait de ce diplôme de droit ou d’histoire. Mais comment désormais se décider à quoi que ce soit dans une société qui vous déresponsabilise, vous psychiatrise et retarde chaque année un peu plus, au profit d’études interminables et atrocement compliquées, l’irruption de la réalité dans votre vie, sous forme d’apprentissages, de travaux pratiques, physiques, expérimentaux ?

Le magazine Marianne offre un reportage éclairant auprès de quelques diplômés des grandes écoles parisiennes – HEC, Sciences Po, ESSEC, etc – qui galèrent très sérieusement pendant des mois ou des années avant de se faire offrir un stage gratuit. Premier acquis essentiel : ces formations qui autrefois étaient une autoroute sans péage vers un poste de cadre et une retraite dorée sont désormais des chemins de campagne parsemés de troncs d’arbre. C’est le cas depuis quelques années déjà mais la crise vient consacrer ce fait. Et c’est une mini-révolution. Parce que ça signifie que très bientôt l’élite ne sera pas celle dont le fond de culotte a été usé à toutes les facs et tous les MBA du monde, mais celle qui, le plus tôt possible, se sera frottée à la réalité du marché, qu’il s’agisse de commerce, de droit, de médecine, d’art ou de confection. L’ère des éternels adolescents qui empilent diplômes sur diplômes est probablement révolue, et ça n’est pas forcément un mal.

Deuxième constat : c’est, dans la même ligne que l’irruption de Wikipedia, la fin des experts patentés. Si vous êtes nés au Liban et que vous vous y êtes intéressé avec application, que vous avez le sens de la synthèse et de la transmission du savoir, alors votre connaissance des conflits qui hantent la région dépasse certainement celle du Vaudois qui a passé dix ans à HEI à polir un doctorat. La connaissance empirique se fait exhumer des placards où l’amour masturbatoire des théories et des « ismes » l’y avait enfermée. Je me souviens avoir voulu recevoir un certificat de stage à la fac de Lettres de Lausanne en 1992. On m’y avait simplement répondu : les étudiants en lettres ne sont pas sensés faire de stage. Bienvenue dans le monde de l’assistanat. J’avais quand même fait mon stage, mais sans assurance ni reconnaissance quelconque. Gratuitement, bien entendu.

Ces chômeurs diplômés révèlent peut-être un changement de paradigme. Comme l’avait démontré James Burnham en 1941 dans son livre L’ère des organisateurs, la similitude entre l’Union soviétique et le système de nos entreprises capitalistes est frappante. Trouver une différence pour laquelle on serait prêt à mourir pour se défendre contre l’Union Soviétique tout en soutenant General Motors exigeait selon lui d’avoir une position théologique. Il y a quinze ans, j’avais demandé à Jean-Claude Guillebaud ce que je devais faire de ma vie. Il m’avait répondu : « Soit vous voulez le pouvoir, soit vous voulez la liberté. C’est l’un, ou l’autre. Et si, comme je le suppose, vous voulez la liberté, il existe deux façons d’y parvenir : n’avoir aucun patron, ou en avoir plusieurs. » J’ai porté cet adage avec moi depuis. Et il me semble qu’au-delà de l’adage, il y avait de la vision : c’est ce monde vers lequel nous semblons nous avancer et qui abandonne son mimétisme compétitif avec le communisme, ce modèle centralisé de structures énormes et hiérarchisées. Nous nous dirigeons donc vers un modèle plus éclaté, plus individuel, moins formaté, et peut-être plus libre.

David Laufer
Partenaire expert CFO-news

www.cfo-news.com/index.php?action=annuaire&subaction=enter&id_annuaire=17005

Mercredi 13 Mai 2009
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