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Le grand plaidoyer pour la réindustrialisation


Le secteur secondaire en France se délite à un rythme soutenu. La Suisse s’en sort nettement mieux.




Le grand plaidoyer pour la réindustrialisation
La problématique de la désindustrialisation a secoué durant plus d’une semaine la France politique, économique et sociale. Le président Nicolas Sarkozy a même décrété la mobilisation générale pour enrayer le déclin de son industrie, en crise depuis des années. Pour ne pas dire des décennies.

Ce thème intrigue et intéresse depuis longtemps l’économiste et journaliste Beat Kappeler. L’Agefi lui a donc donné la parole afin qu’il livre son analyse sur ce phénomène et ces ramifications en Suisse. De Beat Kappeler, l’ancienne syndique socialiste de Lausanne Yvette Jaggi a dit un jour qu’il est un homme libre à l’esprit agile, intelligent, agaçant, imparable. Et tellement subtil que le lecteur flaire par moments le sophisme dans ses écrits. Il livre des chroniques publiées dans divers médias suisses. Il a aussi présidé le groupe de réflexion sur la société de l’information créé par la Confédération et a fait partie de la Commission fédérale de la communication. Il a également enseigné à l’Institut des hautes études en administration publique à Lausanne et a publié divers ouvrages.

La France semble avoir découvert la semaine dernière que son économie se désindustrialise, avec notamment deux millions d’emplois perdus en trente ans et une part de la production intérieure brute qui est passée d’un quart à un sixième. Quelles sont les raisons profondes de ce processus ?
La part des ouvriers directement occupés dans la production industrielle baisse partout. L’automatisation, la standardisation permettent des séries énormes sans beaucoup plus d’ouvriers ou même de machines. Mais on oublie que ces prouesses sont dues à des «productions de détour », à savoir des services comme l’informatique, la production des machines performantes, la gestion rationnelle, le marketing, le financement.
En outre, des activités anciennement faites et recensées sous la rubrique de l’industrie ont été externalisées, comme l’imprimerie, les repas, le nettoyage, les juristes, les conseils en entreprises, etc. Donc, toutes ces professions permettent à l’industrie automatisée de tourner. Elles sont en quelque sorte des «professions industrielles».

Après la société postagricole du XXe siècle, la société postindustrielle s’installe-t-elle dans le XXIe ?
Bien sûr, ces professions sont d’un aspect extérieur tertiaire, postindustriel. Mais la France manque de la première étape, à savoir d’entrepreneurs voulant produire et qui occupent ensuite tout ce monde. On a négligé l’apprentissage, les jeunes sont formés par le gymnase et orientés vers l’abstrait. En plus des activités tertiaires axées vers l’industrie, il y a dans toutes les sociétés riches les autres activités proprement tertiaires – la finance, l’assurance, les activités de nettoyage et de maintien,
l’éducation, la santé. En France, ces activités souffrent d’un opprobre comme la finance, ou alors elles sont étatisées et souvent peu efficaces.

De plus, les charges sociales et les taxes sont énormes. On peut prendre un salaire brut de 100 euros pour une activité, dont le travailleur ne garde que 80 euros. Son employeur doit s’acquitter d’un total de 160 à 180 euros avec les charges en-dessus, et ces disons 170 euro coûteront, après TVA, 200 euros au client – pour un salaire net de 80 du travailleur. Les régulations viennent ensuite, une entreprise en France doit, dès 2010, fournir un plan chiffré de son emploi des personnes âgées, par exemple.

N’est-ce pas un phénomène global, lié à la mondialisation, puisque les économistes d’Alliance Capital Management ont étudié l’évolution de l’emploi dans une vingtaine de grandes économies et constaté que, entre 1995 et 2002 – donc avant la bulle financière et son éclatement – vingt deux millions d’emplois manufacturiers avaient disparu ?
Les chaînes de valeur ajoutée se prolongent autour du globe, par les externalisations. Mais d’une part, les services auxiliaires mentionnés augmentent, et, d’autre part, les entreprises industrielles qui s’y mettent gagnent des parts de marchés, comme les sociétés suisses, allemandes et hollandaises. En plus, si le marché du travail est flexible, sans entraves aux licenciements, les firmes embauchent plus facilement et les travailleurs savent qu’ils doivent changer de situation, si nécessaire. Le vrai tertiaire peut ainsi créer des emplois en masse. On dit que 140.000 applications ont été programmées déjà par des tiers pour le iPhone d’Apple. Combien en France ? Peu, probablement.

Qu’en est-il en Suisse ?
La Suisse a maintenu une industrie spécialisée, mondialisée et créatrice d’emplois de service annexes. Elle profite de l’apprentissage, de la volonté des jeunes mécaniciens de faire le montage partout dans le monde. Avec la finance, l’assurance, le tourisme et d’autres activités tertiaires propres, et à l’extérieur de la sphère étatique, la Suisse pullule d’emplois nouveaux depuis dix ans. La Suisse prouve aussi que le malthusianisme est faux, principe selon lequel il faut réduire le temps de travail pour occuper tout le monde. Cette erreur derrière les 35 heures fait que les Français travaillent 538 heures par personne et par an, les Suisses environ 1000 heures. En plus d’horaires plus longs, la Suisse connaît un taux de participation au monde du travail de 80% des gens entre 15 et 64 ans. C’est un record mondial, et qui plus est, ce taux est pratiquement le même pour les immigrés. On peut alors cesser de clamer qu’ils souffrent d’exclusion. La Suisse est un modèle d’inclusion là où cela compte, pour gagner sa vie.

Dans un article, le conseiller pour les questions économiques de l’ancien conseiller fédéral Joseph Deiss parlait clairement de désindustrialisation pour le pays. D’autres experts évoquent au contraire une réindustrialisation. Votre avis ?
Les chiffres sont clairs, les dernières bonnes années avaient montré une remontée de l’industrie, même sans les services annexes, qui montaient aussi. Depuis le creux de 2002-3, le secteur industriel avait gagné plus de 7% d’emplois.

Selon une étude des banques cantonales romandes, cette partie du pays serait clairement en mode de réindustrialisation depuis deux à trois ans. Partagez-vous ce point de vue ?
La partie romande du pays n’est pas tellement différente, et les évolutions mentionnées s’y recoupent.

Qu’en est-il outre-Sarine ?
En plus des phénomènes déjà décrits, la Suisse allemande voit une immigration de jeunes Allemands très qualifiés, dont beaucoup fondent des entreprises ou en amènent avec eux. Ils cherchent la liberté d’entreprendre et une taxation plus clémente. D’autres Allemands relayent les anciens travailleurs des Balkans qui rentrent au pays. Dans l’hôtellerie grisonne, par exemple, on est servi maintenant par ces jeunes allemands et autrichiens bien formés, parlant bien les langues et qui sont extrêmement gentils et appliqués.

La désindustrialisation est-elle la mère du chômage ?
Pas du tout, si le marché du travail reste flexible, s’il permet et s’il impose le changement professionnel.

La capacité d’un pays à maintenir une proportion constante de son PIB dans le domaine industriel a-t-il un lien avec son dynamisme économique ?
Non, il n’y a pas de lien. Il faut trouver simplement des activités lucratives, efficientes, recherchées par le client national et international. Et il ne faut pas décourager les gens entreprenants par des règles et des taxes insensés.

Interview par Bastien Buss - Agefi Suisse

L’Agefi, quotidien de l’Agence économique et financière à Genève
www.agefi.com

Jeudi 11 Mars 2010
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