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Le cycle de l’insatisfaction économique


Le XIXe siècle était hypnotisé par l’évolution cyclique des affaires. L’économiste français Clément Juglar est devenu célèbre pour avoir montré que la période de ce cycle est de 9 à 10 ans. Nous avons récemment eu notre propre cycle d’exubérance et de désintégration économique, mais il ne s’agit pas de la même chose.




Le cycle de l’insatisfaction économique
Au XIXe siècle, après un ralentissement économique les gens reprenaient rapidement leurs activités habituelles comme si de rien n’était. En ce sens, le cycle des affaires semblait un élément relativement permanent, peu sujet à évolution. Mais de nos jours un effondrement cyclique surprend au plus haut point. Après coup, nous réinventons un point de vue sur l’économie. A peu prés tous les 10 ans nous pensons qu’un modèle donné de croissance est dépassé et qu’il ne servira plus jamais. C’est ainsi qu’en 1979, 1989, 1998 et 2008 on a repensé le monde.

La théorie de Keynes est définitivement tombée en désuétude en 1979, après le second choc pétrolier de la décennie. L’élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et le choc concomitant provoqué par la hausse des taux d’intérêt décidée par le président de la Réserve fédérale Paul Volcker en octobre 1979 a mis fin à une ère où l’on considérait que l’inflation était la solution aux problèmes sociaux. L’intervention de l’Etat et l’augmentation de la masse monétaire en tant que moyen d’apaiser le mécontentement se sont retrouvées discréditées, au même titre que l’Etat providence de l’Europe de l’Ouest.

Associer à la sociale démocratie européenne la politique keynésienne de relance par la stimulation de la demande était pour le moins inapproprié, car c’est le président républicain Nixon qui a été le plus fervent partisan d’une politique keynésienne. Mais l’évolution politique des années 1979-1980 qui a culminé avec l’élection de Reagan a réactivé l’opposition des défenseurs de l’économie de marché et de l’innovation au corporatisme social-démocrate et au centrisme. Dix ans plus tard, en 1989, c’est le modèle soviétique de planification et de modernisation économique par une croissance décidée par le pouvoir central qui était discrédité. Sur sa fin, il était surendetté à l’égard de l’étranger, ce qui lui a porté le coup de grâce - alors qu’il avait failli longtemps auparavant.

En 1997-1998 c’est un autre beau concept qui s’est effondré, celui du «miracle asiatique» (une formule qui figurait dans le titre d’une publication de référence de la Banque mondiale). On croyait que les économies asiatiques étaient mieux coordonnées en raison de l’intervention stratégique de l’Etat, à l’image de ce que faisait le ministère de l’économie (MITI) dans l’immédiat après-guerre. Mais comme l’Union soviétique et ses satellites, les petites économies asiatiques tellement dynamiques s’étaient elles aussi surendettées. En réaction à la crise économique qui a frappé la Thaïlande et la Corée à la fin des années 1990, on a prêché la supériorité inhérente du «modèle économique anglosaxon ». Mais ce modèle a soulevé à son tour des problèmes et il s’est trouvé totalement discrédité en 2007-2008 en pleine éruption de Schadenfreude [joie provoquée par le malheur d’autrui] en Europe et en Asie.

La crise financière actuelle qui a débuté aux USA a ensuite frappé le reste du monde au point de donner naissance à une interprétation ombrageuse. Constatant que d’autres pays ont été touchés plus durement que les USA, nombre de gens à travers le monde en déduisent l’existence d’une machination américaine pernicieuse au plus haut degré. La proposition chinoise de remplacer le dollar à titre de devise de réserve par un bouquet de devises est une réaction contre la prééminence financière et économique américaine perçue comme inéquitable.

Le cycle d’écroulement des différents modèles et concepts économiques semble s’accélérer. Celui du boom des marchés émergeants pourrait être le prochain à rejoindre les poubelles de l’Histoire. L’agence de notation Moody se prépare à lancer un avertissement quant à l’étendue et à la nature de la dette du secteur privé de l’Inde, tandis que les investisseurs chinois s’inquiètent d’une surchauffe inflationniste. La phase de répulsion puis de rejet n’est jamais totale, mais les modèles économiques, aussi audacieux soient-ils, ne retrouvent jamais leur splendeur passée. Le modèle social-démocrate européen a survécu aux années 1970 sous une forme caviardée.

Et quelques années seulement après la crise asiatique, l’idée que la croissance économique forte de l’Asie est une donnée permanente de l’économie mondiale a fait sa réapparition un peu comme une vengeance. Si les principaux pays anglophones maintiennent l’ouverture de leurs marchés et ne ferment pas leurs frontières à l’immigration, ils connaîtront aussi le retour de la croissance.

Mais à chaque nouvel écroulement d’un modèle économique, plus grande est la désillusion à l’égard de l’institution qui en est jugée responsable, qu’il s’agisse de l’Etat providence dans les années 1970, de l’appareil du parti communiste dans les années 1980, des ministères de l’industrie et du commerce des pays asiatiques dans les années 1990 ou du binôme constitué par le Trésor américain et Wall Street dans les années 2000. Toutes les institutions se trouvant finalement érodées, il y a de moins en moins d’alternatives. C’est également vrai pour les devises.

Le dollar a été mis à bas de son piédestal par la crise, mais tout ce qui pourrait le remplacer présente des défauts évidents et pose encore davantage de problèmes. L’euro est la devise commune d’une zone de faible croissance qui a mal réagi à la crise économique et le yuan n’est pas encore convertible. Autrement dit, il n’y a plus de devise reine.

L’artiste et dissident chinois Ai Weiwei a traduit dans une exposition intitulée Fuck off l’ambiance actuelle de pur cynisme universel. Pour montrer que toutes les institutions se valent, il y présente des photos de lui faisant un geste obscène devant des monuments célèbres : le Palais des doges à Venise qui fut à moment donné la capitale marchande de la planète, la Tour Eiffel, la Maison Blanche et la Cité interdite à Pékin. Le titre de sa dernière exposition tourne en ridicule la tendance récente (et quasi universelle) des gouvernements à présenter des excuses dépourvues de signification pour leurs erreurs passées: elle s’intitule So sorry.

HAROLD JAMES
Université de Princeton
Project Syndicate

L’Agefi, quotidien de l’Agence économique et financière à Genève
www.agefi.com

Jeudi 17 Décembre 2009
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