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Le Point et Picasso


Même si je ne ressens pas de profonde affection pour elles, j’ai de la peine à me réjouir, comme certains, trop nombreux, en voyant la déconfiture des grandes banques.




David Laufer
David Laufer
Au-delà de la morale, des bonus abusifs, de la confiance trahie, des impostures éhontées, il y a des centaines de milliers de guichetiers, emprunteurs ordinaires, femmes de ménage, restaurateurs, chauffeurs, livreurs, qui disparaissent dans le naufrage, et personne n’y gagne. En revanche, mon sentiment est fort différent au sujet de ce qui s’est passé la semaine dernière à Paris, et qui ressemble à un séisme au sein d’un monde ultra feutré : Picasso – le peintre, pas la voiture familiale – n’a pas trouvé preneur.

L’événement faisait la une des gazettes du monde entier, et celle du Point en particulier qui en faisait des pages et des pages : la dispersion par Christie’s de la collection de Pierre Bergé et d’Yves Saint Laurent. Il y avait quelque chose de vaguement morbide dans cette vente. Peut-être parce que je ne comprends pas bien cette idée très contemporaine d’accumuler des biens en tous genres, des choses qui, même somptueuses, chères et rares, demeurent des choses, comme le soulignait Georges Perec. Les photos de l’appartement du couple provoquent chez moi une irrépréhensible nausée : un mélange de meubles Art Déco et Louis XV que surplombent un maître flamand, un Goya, un Ingres et un Mondrian et tout, jusqu’au plus insignifiant guéridon, servant de socle pour des sculptures, des faïences, des cristaux, des vases chinois, des antiquités. C'est-à-dire pas une collection mais un empilement. Pas un appartement mais le dépôt d’un Mont-de-piété de luxe. Le lien unique entre ces objets étant créateur universellement reconnu peut-être, mais quelle invraisemblable dispersion.

Au sommet de cet entassement trônait, encore, une toile de Picasso, une grande composition cubiste intitulée Instruments de musique sur un guéridon, de 1914. Un de ces trucs qu’adolescent je contemplais dans les musées en me convaincant du mieux que je pouvais que, comme c’était un Picasso, ça devait probablement être beau. Passaient ainsi des minutes infinies et lourdes d’un doute affreux mais jamais exprimé : et si, après tout, c’était simplement moche ? Et voilà que le marché de l’art, dans un mouvement très surprenant et libérateur à la fois, vient de snober la toile en n’offrant que 21 millions d’Euros quand Bergé, qui l’avait achetée à Picasso lui-même, en attendait un minimum de 25 millions. Dans le même temps, une autre toile cubiste de Juan Gris (un Picasso, un Braque ou un Gris de cette époque sont parfaitement impossibles à différencier) partait aussi loin sous son estimation de base. Tandis qu’un Matisse somptueux faisait littéralement péter les scores à 35 millions. Déjà à Londres en 2007, dans une vente Sotheby’s, j’avais vu un Matisse dépasser de loin sa cote et un Picasso cubiste stagner, ce qui me fait dire qu’au-delà de l’événement se dessine peut-être une tendance.

Dans le contexte d’une vente historique, nul doute que ce Picasso négligé aura un impact profond sur le marché et redéfinira quelques valeurs et quelques noms jusqu’ici peu discutés. Evidemment, Picasso ne passe pas soudain au stade d’imposteur pour autant et conserve tout son génie. Je me souviens de ma femme lâchant une larme silencieuse devant son Garçon à la colombe de la National Gallery à Londres. C’est plutôt la remise en question d’une façon d’envisager la création artistique dont Picasso s’était fait le porte-drapeau, plus cérébrale qu’émotionnelle, partiellement en réaction à un XIXe bourgeois et trop « joli ». Ainsi il y a eu pour moi dans cet événement quelque chose de jubilatoire, presque de vengeur : pour révolutionnaire et novateur que l’art puisse être parfois, la notion très subjective et changeante de beau en demeure, au bout du compte, indissociable. Le travail de la raison est fascinant mais sans cœur, c’est un rien frisquet.

David Laufer
Partenaire expert CFO-news
www.cfo-news.com/index.php?action=annuaire&subaction=enter&id_annuaire=17005


Mardi 3 Mars 2009
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