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Le Nouvel Obs et les suicidés du travail


Depuis 15 ans, j’ai occupé des positions diverses dans une dizaine d’entreprises petites, moyennes ou grandes, à travers trois continents. Un seul point commun à toutes ces expériences professionnelles : le test du dimanche soir.




David Laufer
David Laufer
Le dimanche après-midi venu, si un malaise général commence à se manifester par un sentiment dépressif, pour culminer vers 21h par des tentatives d’abrutissement par l’alcool ou la télé ou les deux, c’est qu’il y a un sérieux problème dans mon travail. Ce problème se traduit simplement par l’horreur prospective que j’éprouve à retourner au boulot. Et ce test-là, s’il s’avère positif, s’est toujours soldé par le même résultat : départ volontaire. Contrairement à Richard Nixon, « I am a quiter ».

Et c’est peut-être chez moi une forme subtile d’instinct de survie. Parce que même si mon parcours professionnel en a souvent pâti, j’éprouve encore aujourd’hui les mêmes ambitions professionnelles qu’autrefois, les mêmes déceptions aussi parfois, mais toujours les mêmes frissons. Et je suis presque euphorique de constater, le dimanche venu, que mes occupations actuelles ne provoquent plus les mêmes dépressions qui m’ont tant miné parfois. Voilà pourquoi les suicides en série qui ont lieu depuis un an et demi chez France Télécom m’attristent et me choquent tant : ces malheureux individus n’ont-ils donc jamais écouté la voix du dimanche soir ? Et si oui, pourquoi l’ont-ils si méticuleusement tue ?

Le Nouvel Obs m’apprend qu’un vingt-quatrième employé de France Télécom a mis fin à ses jours en un an et demi, tout près d’ici, en Haute-Savoie. Un homme de 51 ans, un salarié lambda, un contribuable, un papa, un brave type qui soudain n’en peut plus et qui, malgré les vingt-trois suicides précédents au sein de son entreprise, décide que la pression qu’il subit au travail ne peut se résoudre que par la mort. L’article du Nouvel Obs rapporte les propos du patron de la SNCF, Guillaume Pépy, qui déclare sentencieusement que « ça inspire une leçon, c'est que plus on transforme, plus il faut mettre les gens et l'humain au centre de la transformation ». Et là, j’ai presque envie de rire, s’il n’en fallait pas pleurer.

Parce que ça fait quand même une bonne quinzaine d’années maintenant qu’on nous serine la même chanson : le capital humain d’une entreprise, les ressources humaines, la psychologie du travail, l’équilibre travail/vie privée, le coach professionnel, le plan de carrière, etc. Qui semblent au fond n’être que les pitoyables cache-misère d’un monde professionnel où, de toute évidence, ne compte même pas le profit comme voudraient le croire certains, mais le formatage. En effet, un nombre incalculable d’entreprises, passée une certaine taille, se mettent à appliquer des systèmes organisationnels complètement débiles, chronophages et dispendieux, dans le seul but de satisfaire aux plans quinquennaux de sa direction, comme la crise vient de nous le démontrer avec une aveuglante clarté.

Ainsi la plupart des multinationales ont intégré un système d’embauche qui rend la candidature spontanée rigoureusement impossible, vous obligeant à passer par des sites web protégés et farcis de disclaimers divers, interdisant le contact direct, et privilégiant par-dessus tout une approche administrative, inhumaine et formidablement lente. On semble avoir importé le pire du communisme – l’administration à outrance – et rejeté tout à la fois le meilleur du capitalisme – la flexibilité et le dynamisme, pour créer un système où seul importe le format, exactement comme dans une chaîne de montage. Et pour faire passer cette pilule plus qu’amère, on saupoudre tout ça de séminaires de motivation, de salaires à bonus, de voitures de fonction, en espérant qu’entre deux déprimes, on y trouvera son compte. Mais au vingt-quatrième suicidé, il serait peut-être le moment de tout foutre en l’air.

Lorsque je bossais à Londres, j’étais arrivé un lundi matin et comme d’habitude j’avais pris l’ascenseur. En face de moi, un avocat plus jeune que moi s’est mis à sangloter doucement, sans bruit. Je lui ai demandé si je pouvais faire quoi que ce soit, mais il m’a regardé avec une tristesse résignée et m’a répondu : « Oh, ça va, j’ai l’habitude, c’est comme ça presque tous les matins. » Car ce garçon de trente ans, brillant et plutôt sympathique, que la pression de son travail et son salaire de 150'000 francs étaient en train de plonger dans une misère morale complète, était entouré d’êtres relativement semblables dans leur détresse. Il restait donc immobile, incapable de se décider à reprendre sa liberté et à fuir son malheur. Et je continue à ce jour de lire dans la presse anglaise que tel avocat ou banquier brillant et trentenaire a sauté d’un train, a fait feu dans la foule avant de retourner l’arme contre lui, a avalé des médicaments, etc. Nous avons lentement transformé nos entreprises en un cauchemar social et personnel généralisé. Et je me demande si ce cauchemar prendra bientôt fin.

David Laufer
Partenaire expert CFO-news
www.cfo-news.com/index.php?action=annuaire&subaction=enter&id_annuaire=17005


Jeudi 1 Octobre 2009
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