Quotidien finance innovation, innovation financière journal
Financial Year with Finyear
 
 
 
 
 


              

La comptabilité vue par les romanciers


Que seraient le commerce, le capitalisme ou l'entreprise sans la comptabilité ?




Dès les premiers échanges marchands, les comptes constituent l'indispensable instrument de la confiance et de la justice. Ils sont d'abord la mémoire et le juge de la prospérité ou de l'infortune des nombreuses transactions nécessaires à la vie d'une affaire. Une mémoire écrite, codifiée et organisée en système de preuves opposables à l'associé, au créancier ou au client.

Matière perçue comme aride et immuable, les évolutions de la comptabilité et de ses techniques sont ignorées des médias et du grand public. Pourtant, comme le montre une étude récente, la littérature romanesque n'a pas négligé le sujet. Elle a même saisi le passage historique du "teneur de livres" rassurant au comptable moderne confronté à la complexité des entreprises ("Du teneur de livres au comptable, le regard de quelques écrivains européens", Pierre Labardin, Revue Comptabilité, Contrôle, Audit, 16/2, septembre 2010).

Au début du XIXe siècle, avec l'essor du roman réaliste, le caissier, le comptable ou le teneur de livres deviennent des personnages familiers. On les retrouve chez Balzac ou chez des romanciers européens comme le Hongrois, Gustav Freytag, qui publie en 1857 le roman Doit et avoir, dont l'action se déroule dans une maison de commerce allemande.

Dans ces récits, le teneur de livres est encore conforme à ce qu'il pouvait être au XVIIIe siècle. "Ministre secret" du patron, fidèle, il semble le gardien d'un temple de chiffres dont il est seul à connaître les règles. Il répète chaque jour les mêmes opérations et cette permanence est l'assurance même que l'affaire est installée dans le temps long. Mais la confiance qu'il inspire tient aussi à son dévouement moral, car la tentation est toujours là : truquer les chiffres, partir avec la caisse...

EMPLOYE ORDINAIRE

A la fin du XIXe siècle, cette figure tombe en désuétude. Emile Zola, dans L'Argent, décrit l'explosion des activités comptables : "un nombre de guichets extraordinaire". Chez Italo Svevo apparaît aussi la figure du comptable comme employé ordinaire, désormais pris dans les rouages d'une organisation avec ses hiérarchies, ses rythmes et ses exigences.

La question de la morale du teneur de livres cède alors la place à une nouvelle logique : celle du contrôle de l'entreprise sur le processus des comptes. "La faute" du caissier n'est plus une absence de moralité, mais une défaillance de l'organisation interne de la fonction. L'auteur note que ce passage correspond à la naissance du roman policier qui, partant d'un vol ou d'un crime, se nourrit de l'exploration des rouages d'une famille ou d'une entreprise.

De fait, avec la grande entreprise industrielle, l'activité comptable n'est plus la simple recension des actes du marchand. Elle devient le système d'évaluation de multiples activités et doit répondre à des points de vue divers. Elle doit rendre compte de la valeur des biens matériels ou intangibles, des risques futurs, de la valeur de l'entreprise pour les actionnaires, les créanciers et le fisc, etc.

Loin d'être "objectives", ces évaluations reflètent les projets que l'on a pour une entreprise. Elles dépendent aussi de l'habillage juridique et financier avec lequel des activités sont découpées en sociétés anonymes interdépendantes. La crise financière l'a démontré avec fracas mais, bien avant, la société Enron masquait déjà ses dettes dans des milliers de filiales.

Alors, doit-on renoncer à la comptabilité ? Le remède serait pire que le mal. Il faut plutôt s'y intéresser de près. Pour sa fonction rassurante, mais aussi pour s'en défier lorsque les évaluations comptables masquent la complexité des jugements et des choix. A leur manière, les écrivains nous ont déjà invités à cette lucidité.

Copyright Armand Hatchuel, professeur à Mines ParisTech
Publié dans LE MONDE ECONOMIE du 19.10.10

Jeudi 21 Octobre 2010
Notez




Nouveau commentaire :
Twitter

Your email address will not be published. Required fields are marked *
Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Recevez la newsletter quotidienne


évènements


Lettres métiers


Livres Blancs




Blockchain Daily News