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France Info et la fin des nations


A Belgrade, remonter la rue Birtchaninova vers 2002 était une expérience édifiante. Devant toutes les ambassades européennes qui bordent cette rue en pente douce, bordée de platanes asphyxiés, on voyait de longues files d'attente.




David Laufer
David Laufer
Qu'il pleuve ou qu'il vente, qu'il fasse -20 ou 40 degrés, des milliers de Serbes faisaient le pied de grue dehors pour obtenir un visa pour la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, la Suède. Tous ensemble, avec leurs cigarettes, ils souffraient en silence pendant des heures, forcés de se plier à ce protocole délirant avant d'obtenir le sésame. Et pendant ce temps, les criminels, les dealers et les assassins traversaient les frontières avec de faux papiers ou des passeports de complaisance. C'est le triste sort de tout embargo de ne toucher que les innocents et de favoriser ses cibles présumées. Cette vision de la rue Birtchaninova me rappelle l'inanité des frontières physiques, l'expression la plus visible des nations et de leur développement depuis 150 ans.

Le vote de ce week end en Belgique a résonné à travers l'Europe comme un coup de tonnerre : les séparatistes flamands menacent désormais l'intégrité d'un pays qui n'est rien moins que le centre administratif d'une Europe occidentale qu'on imagine libérée de l'héritage le plus nocif de la philosophie politique nationaliste. On ne peut pas se représenter de symbole plus aveuglant pour la fin de l'UE qu'une Belgique démembrée de l'intérieur par une population divisée sur des lignes culturelles et linguistiques, prête à sortir ses mousquetons pour jouer “Verdun 2 : le retour”. Et partout depuis hier cette rengaine saturée de Schadenfreude prend une nouvelle ampleur et nous prédit la fin de l'Europe, le retour aux bonnes vieilles nations, aux séparations des peuples en suivant fleuves, monts, rivières ou barrières linguistiques, aux monnaies locales, aux lois locales, à tout ce qui est local et qui s'oppose, forcément, à ce qui ne l'est pas.

Quentin Dickinson tenait pourtant sur France Info des propos beaucoup plus mesurés sur ce qui risque de se passer maintenant en Belgique, rappelant que la future coalition des indépendantistes flamands avec les socialistes wallons apportera plus de stabilité que ce pays n'en a connue depuis trois ans. Parmi les personnages interviewés se trouvait un architecte belge de renom, Leo van Broek, qui déclarait en substance : ce vote est l'expression d'une crispation sur une identité nationale, ce qui est compréhensible dans la mesure où les identités nationales sont déjà mortes ; un Bruxellois de 15 ans qui fait du skateboard partage bien plus avec un enfant de 15 ans qui fait du skateboard à Minsk ou à Tokyo qu'avec un autre Bruxellois de 45 ans, et ceci est une nouveauté dans l'histoire ; et puis, souligne van Broek, regardez toutes les oeuvres de science-fiction, toutes évoquent un monde futur sans frontières, avec une seule langue, un seul peuple très divers sur sa forme mais complètement unifié sur son mode de vie ; nous y sommes déjà, dans ce monde global et unifié, termine van Broek, il faut donc une certaine dose de courage pour l'accepter et les Belges, aujourd'hui, sont un peu découragés, ce que je comprends.

Il n'y a rien de révolutionnaire dans ces propos, mais leur contexte et la limpidité d'expression de leur auteur les rendaient captivants. Et comme, surtout en Suisse, ce genre de propos suscite une quantité largement majoritaire de critiques souvent violentes, il me semble amusant de m'en faire le défenseur. Plutôt que d'invoquer Orwell, à tort évidemment, il est utile de rappeler que, sur le fond de la chose, van Broek a raison : les identités nationales, et les nations qu'elles représentent, sont effectivement en train de mourir, remplacées depuis 1945 par l'unification de nos modes de vie, par la disparition de centaines de langues locales, par l'urbanisation galopante et l'agriculture intensive, et surtout par la consolidation de la démocratie et la lente disparition de la dictature. Car comment être dictateur sans la protection qu'offre la frontière. Les dizaines de dictateurs du XXe siècle, socialistes, fascistes ou simplement fous, sont parmi les meilleurs illustrateurs des horreurs que permirent la nation. Et si la religion peut s'enorgueillir d'avoir généré une quantité impressionnante de conflits et de génocides, il faut rappeler que, depuis son émergence en force en 1848, aucune forme politique n'a produit autant de conflits dévastateurs, globaux et meurtriers que le modèle national.

De 1848 à aujourd'hui il n'y a que 150 ans environ et il est frappant de voir à quel point le modèle de la nation aura été court en dépit, ou probablement à cause de son intensité. Prenons une vieille et grande nation comme la France. Combien de ses régions y sont intégrées presque par hasard, non sans tensions de nos jours encore : la Savoie, l'Alsace, la Lorraine, la Catalogne, la Bretagne, la Bourgogne même, un duché si puissant qu'il menaçait le royaume tout entier jusqu'à la fin du XVe siècle. On peut faire le même constat avec la totalité des vieilles nations comme avec les plus récentes. Parce que la nation, comme l'explique notamment Shlomo Sand dans “Comment le peuple juif fut inventé” fut le produit de l'idéologie nationaliste, et non l'inverse. Un remarquable exemple de l'arbitraire de la création des nations fut donné par Churchill qui se vantait d'avoir créé la Jordanie en dix minutes sur une carte. Et il y a dans cet épisode une des clés de compréhension de l'idéologie nationaliste, née avec le développement de la marine et de la cartographie modernes qui soudain offraient aux hommes une vue en 2D de leur pays, leur donnant l'occasion d'y dessiner des frontières comme le ferait un demi-dieu.

Que l'on vive aujourd'hui sans réelles différences de Tokyo à Moscou en passant par Paris et Sao Polo n'échappe à personne. Même nourriture, même musique, mêmes soucis de pollution, même transports engorgés. Les traditions locales, les fêtes des saints ou les carnavals, qui sont sensés représenter les bastions de nos identités locales, nos traditions, ne sont très souvent, comme la sordide St Martin de Vevey, plus qu'une occasion de vendre de la bière, des chapeaux, des saucisses, le tout noyé dans de la musique pop et encadrés par les forces de sécurité. De l'autre côté du spectre, il serait abusif, pour le moins, de soutenir que les exemples que nous avons de gouvernance mondiale sont convaincants malgré leurs défauts. Ni l'UE, ni les Nations Unies ne sont des modèles de société pour l'après-nation dans lequel nous entrons maintenant. Et quel que soit le modèle qui s'imposera après les nations, le vote des Belges indique aussi que le futur n'est pas pour tout de suite et que les crispations que nous traversons un peu partout sont plus que des nids-de-poule dans le ruban magnifique qui nous mène vers demain.

Il demeure que le nationalisme européen sera l'Alpha et l'Omega des nations. En tant que philosophie romantique née sur les débris de la Révolution française, il a façonné l'Europe moderne et les conflits qui, venant d'elle, ont bouleversé le monde entier. En tant qu'expression d'une crispation, ou du refus de dire adieu au monde prospère, calme et aisément compréhensible d'après 1945, au monde d'hier dirait Zweig, il affaiblit toute la société de l'intérieur, en Belgique, en Suisse ou en France et ne rend que plus inéluctable la déchéance de ces pays et leur soumission future à d'autres puissances et d'autres modèles. Il serait alors judicieux de tenter de façonner plus activement notre avenir au lieu, comme la femme de Lot dans la Bible, de nous transformer en statues de sel, immobiles et stériles parce que nous n'aurons pas résisté à notre nostalgie, si compréhensible fût-elle.

David Laufer
Partenaire expert CFO-news
www.cfo-news.com/index.php?action=annuaire&subaction=enter&id_annuaire=17005

Mardi 15 Juin 2010
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