Désordres monétaires et émeutes de la faim


Évoquons d’abord les faits.




Paul Jorion
Paul Jorion
On reparle ces jours-ci du prix des céréales, au plus haut depuis deux ans. La mauvaise récolte en Russie, gros exportateur de blé en général (13,6 % de la production mondiale), a conduit Poutine à en interdire l’exportation jusqu’à la fin de l’année 2011. On reparle, comme en 2008, d’« émeutes de la faim » et Maputo, la capitale du Mozambique a connu, la semaine dernière des émeutes de la vie chère qui ont fait sept morts. Le 24 septembre, la FAO, l’organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture, consacrera une session spéciale à ces questions, on insiste à Rome, au siège de l’organisation, sur le fait qu’il s’agit d’une réunion « spéciale » et non « extraordinaire », pour souligner qu’il n’y a pas urgence : le prix du blé est encore plus faible de 38 % du sommet qu’il atteignit à l’été 2008.

En arrière-plan de tout cela, la suspicion, non pas tellement de spéculation cette fois, que d’accaparement. Qu’est-ce que l’accaparement ? La création artificielle d’une pénurie par le stockage de quantités qui pourraient être proposées à l’offre.

L’accaparement fait l’actualité en ce moment, ainsi, le fret maritime est à ce point bon marché en l’absence d’une reprise économique, que des cargos inutilisés pour le transport sont mobilisés pour le stockage de gaz naturel liquide. Cela donne lieu à des comptes d’apothicaire : de combien peut-on faire grimper le prix en accaparant, alors que l’on perd du gaz liquide par « ébullition », parce qu’il se réchauffe au stockage ?

On a également beaucoup parlé ces temps derniers de Mr. Anthony Ward, « analyste du marché du cacao », insiste-t-il dans un entretien, et non « accapareur », qui est parvenu cette année à acheter à luiseul, 7% de la récolte. Les exemples plus anciens ne manquent pas non plus, comme celui des frères Nelson et William Hunt, qui étaient parvenus à accaparer le marché de l’argent en 1979-80. Ils avaient perdu leur pari, ce qui leur avait coûté très cher.

Quand le pain est hors de prix, on le sait, le peuple gronde. La fin du XVIIIe siècle a connu de nombreux renchérissements du prix du pain et l’une des rares choses que la plupart d’entre nous savent de Marie-Antoinette, c’est son fameux : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Jacques Roux, à la tête des Enragés, obtiendra de la Convention qu’elle passe le 8 décembre 1792 un décret, jamais appliqué, qui frappe de la peine de mort les accapareurs. On combat la hausse des prix qui accompagne l’accaparement par la fixation des prix. Mais comme le grain est cher, c’est la qualité du pain qui pâtit : davantage de son… et de sciure de bois, jusqu’à ce qu’il devienne immangeable !

Il y a plusieurs motifs à l’accaparement, et si l’on entend aller chercher au-delà de la simple cupidité et de la méchanceté humaine, on découvre le facteur sans doute le plus puissant : le désordre monétaire. Quand la monnaie cesse d’être fiable, il est plus prudent – et plus payant à moyen terme – de stocker le produit. Celui qui avait le mieux démonté ce mécanisme, c’est Saint-Just, qui déclarait dans un discours sur les subsistances, prononcé à la Convention le 29 novembre 1792 : « Ce qui a renversé, en France, le système du commerce des grains depuis la révolution, c’est l’émission déréglée du signe » (488). Le « signe », c’est le « signe monétaire », et en l’occurrence l’assignat, dont la planche à billets ne chômait pas. « Le laboureur, qui ne veut point mettre de papier dans son trésor, vend à regret ses grains, ajoutait-il, cette classe… préfère de conserver ses grains à amasser du papier » (491-492). Et il conclut : « Il faut donc que le législateur fasse en sorte que le laboureur dépense ou ne répugne point à amasser le papier ; que tous les produits de la terre soient dans le commerce, et balancent le signe. Il faut enfin équipoller le signe, les produits, les besoins : voilà le secret de l’administration économique » (492).

Qu’il faut un équilibre entre la monnaie et la richesse produite, Saint-Just le savait donc déjà. Mr. Milton Friedman lui le niait, et son élève Ben Bernanke, le nie également, il évite en tout cas ainsi le reproche de contradiction alors qu’il s’apprête à relancer la planche à dollars. Mr. Friedman n’apprendra jamais : pour lui, il est trop tard. Pour Mr. Bernanke, il est toujours temps : il l’apprendra à ses dépens.

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Saint-Just, Antoine-Louis, Œuvres complètes, édition établie et présentée par Anne Kupiec et Miguel Abensour. Précédé de « Lire Saint-Just » par Miguel Abensour, Paris : Gallimard, 2004

(*) Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions.
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Dimanche 12 Septembre 2010
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