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Crise financière : changer de paradigme


La crise immobilière qui a éclaté aux Etats-Unis durant l’été 2007 à partir de la crise des prêts hypothécaires à risques (« subprime mortgage ») a débouché sur la plus grave crise financière depuis celle de 1929. Corollaire de la globalisation, la sphère financière dicte sa loi à l’économie réelle.




Les firmes transnationales se financent désormais sur les marchés financiers et les fonds de pension, hedge funds et autres fonds d’investissement leur impose un rendement sur fonds propres de minimum 15%. En vue de diminuer leurs coûts structurels et de conquérir des avantages compétitifs synonymes de rentabilité, ces firmes fragmentent leur chaîne de production et localisent les différents maillons dans les endroits les plus « attractifs », incitant les Etats à céder au « chantage à l’emploi » et à se livrer à une « course vers le bas » en matière de législations sociales et fiscales.

Conséquence de cette évolution, les banques ont du s’inventer de nouveaux métiers. La « muraille de Chine » entre les fonctions de banque commerciale et de banque d’affaires s’est estompée et les banques ont apporté des conseils sur des titres de firmes avec lesquelles elles entretenaient des relations financières. Ces conflits d’intérêts ont facilité des prises de risques de plus en plus aventureuses. Pour reprendre l’expression du patron de la Bundesbank, Axel Weber, les banques ont ces dernières années « prêté n’importe quoi à n’importe qui ». Elles ont octroyé des crédits hypothécaires « subprimes » à des ménages américains peu solvables et ont couvert ces crédits par des opérations de « titrisation » : elles ont transformé leurs créances risquées en titres revendus sur le marché secondaire à des fonds souvent créés par elles dans des paradis fiscaux. Ces titres, aussi sophistiqués qu’opaques mais bien cotés par les agences de notation, se sont progressivement vendus comme des petits pains sur les marchés internationaux, les fonds spéculatifs entraînant dans leur sillage des opérateurs plus importants du monde entier.

Les leçons de la crise financière

La crise de solvabilité des ménages américains et le retournement des marchés a touché de plein fouet les banques américaines, mais aussi les banques du monde entier, les fonds auxquels elles avaient transféré les risques et les réassureurs qui couvraient le tout. La crise immobilière a ainsi entraîné une crise financière qui a pris la forme d’une crise du système bancaire international menaçant l’économie réelle d’un « credit crunch », c’est-à-dire d’un assèchement des financements débouchant sur une récession. Le fait que personne n’ait pu prévoir l’ampleur de la crise est symptomatique de sa nature et des leçons qu’il convient d’en tirer.

Premièrement, le rôle des fonds spéculatifs (les fameux « hedge funds ») et autres véhicules spéciaux hors bilan est un puissant canal de propagation des crises financières contemporaines. Ces fonds parient sur l’avenir en s’endettant et en cherchant à profiter des hauts rendements que permettent les paris les plus risqués. Souvent situés dans des paradis fiscaux, ils échappent largement aux organismes de régulation. Or ces fonds sont intimement liés aux banques qui les possèdent, leur prêtent de l’argent et leur transfèrent des risques. S’ils ont pour avantage d’endosser les risques dont rechignent d’autres opérateurs, ces fonds s’exposent également à de sérieux problèmes lorsque le marché se retourne : ils doivent alors faire face à un endettement excessif qui leur pose des difficultés à respecter leurs engagements. L’onde de choc est alors mécaniquement transférée vers le secteur bancaire, à commencer par les banques d’affaires qui tirent leurs revenus des opérations financières, et le financement de l’économie réelle.

La seconde leçon découle de la première. Au-delà de la nature des opérateurs, ce sont les instruments financiers qu’ils manipulent qui posent problème. Les banques américaines et les courtiers ont octroyé des prêts hypothécaires à taux variables à des ménages peu fortunés, prenant le risque que ces derniers fassent défaut à terme. Lorsque la charge de ces emprunts est effectivement devenue excessive pour ces ménages pauvres, la crise immobilière a éclaté. Or les banques avaient pour se couvrir effectué une multitude d’opérations de « titrisation » : elles ont transformé leurs créances risquées en titres revendus sur le marché secondaire. C’est ainsi que se sont accumulées des tranches de titres plus ou moins risquées, les tranches les plus risquées (adossées aux crédits « subprime ») étant les plus rémunératrices. Ces titres, aussi sophistiqués qu’opaques, se sont progressivement vendus comme des petits pains sur les marchés internationaux, les fonds spéculatifs entraînant dans leur sillage des opérateurs plus importants du monde entier. Jusqu’à ce que la crise jette un gigantesque froid : les banques, qui ont la fâcheuse tendance de prêter à long terme et de se financer à court terme, se suspectent mutuellement de posséder des tranches risquées et désormais pourries. Du coup, elles rechignent à se prêter de l’argent et menacent le système d’une crise de liquidité.

Enfin, la troisième leçon concerne l’architecture du système financier international et les déséquilibres qu’elle suscite. Le système actuel est fondé sur la libéralisation des mouvements de capitaux internationaux et la fluctuation des monnaies autour d’une devise de référence, le dollar. Ce système a progressivement créé de profonds déséquilibres : les pays asiatiques et pétroliers ont accumulé de gigantesques excédents d’épargne en contrepartie desquels les Etats-Unis ont creusé des déficits records. Si les Etats-Unis ont ainsi pu emprunter au monde extérieur plus de 2 milliards de dollars quotidiens, c’est parce que les ménages se sont fortement endettés pour consommer à crédit. Or la crise actuelle signifie que la capacité des ménages américains à s’endetter de la sorte a atteint ses limites. Le risque est dès lors grand de voir réapparaître les pressions déflationnistes qui surviennent lorsqu’un trop plein d’épargne n’est pas absorbé par un « consommateur en dernier ressort » qui accepte de dépenser plus qu’il ne gagne. Le prix à payer serait alors un effondrement de l’activité mondiale.

La dimension sociale de la crise financière

L’origine de la crise qui secoue la planète financière provient des tristement célèbres crédits « subprimes », ces crédits hypothécaires à taux variables octroyés aux ménages pauvres américains. Ce sont donc ces millions de « working poors », ces travailleurs en majorité hispaniques et noirs qui ne gagnent pas suffisamment pour vivre décemment, qui ont bien malgré eux amorcé la tornade financière actuelle. Ils se sont laissés séduire par les courtiers leur assurant que les crédits « subprimes » leur permettraient de devenir propriétaires d’un logement malgré leurs faibles revenus. Ces courtiers ont ensuite revendu ces crédits aux banques d’investissement qui ont transformé le tout en titres financiers complexes disséminés sur les marchés financiers internationaux. En définitive, la crise financière qui a découlé de l’effondrement du marché immobilier est le symptôme de la faillite d’un modèle de développement fondé sur l’autorégulation du marché et le dumping social au profit d’une sphère financière en quête de rendements sans cesse croissants.

Si les dirigeants des grands groupes financiers se sont vus octroyer au cours des trois dernières années la bagatelle de 90 milliards de dollars en « bonus » et autres « parachutes dorés », les inégalités ont explosé partout dans le monde et des centaines de millions de personnes − salariés, agriculteurs, travailleurs du secteur informel, sans emploi − ont vu leurs faibles revenus stagner. La pression à la baisse sur les salaires et les revenus dont sont victimes les citoyens du monde est la conséquence des grandes mutations économiques mondiale du dernier quart de siècle. D’une part, alors que les gouvernements ont libéralisé les mouvements de capitaux internationaux et déréglementé les marchés financiers, la main-d’œuvre mondiale a doublé (passant de 1,5 à 3 milliards de travailleurs) suite à l’ouverture d’économies émergentes à forte démographie (ex-URSS, Chine, Inde, Brésil, Mexique). D’autre part, les firmes transnationales sont passées sous la coupe des actionnaires majoritaires (les fonds de pension, compagnies d’assurance et autres fonds d’investissement) et ont exploité la révolution informatique en fragmentant leur chaîne de production aux quatre coins du monde. Alors que les firmes des années 1980 intégraient toutes les fonctions de la production en interne (conception du produit, fabrication, commercialisation), les firmes des années 2000 ont décomposé leur processus de production en sous-traitant un maximum de fonctions et en ne conservant que celles pour lesquelles elles sont les plus compétitives.

Il en résulte une course à la compétitivité mondiale et une mise en concurrence des Etats et des travailleurs du monde entier par les stratégies des firmes en quête de moindres coûts pour chacune des fonctions du processus de production. Pour chaque maillon de la chaîne, tout chef d’entreprise transnationale s’interroge en permanence sur les fonctions à sous-traiter ou à délocaliser pour doper la valeur boursière de sa firme. Il en découle un dumping social généralisé. D’une part, les gouvernements tentent d’attirer les entreprises en leur proposant des avantages fiscaux et de faibles cotisations sociales. D’autre part, les syndicats se retrouvent confrontés à des patrons répondant à des impératifs dictés dans des sphères supérieures et sont victimes du chantage à l’emploi : ou vous acceptez mes conditions ou je délocalise !

Pourtant, si les délocalisations du Nord vers le Sud motivées par des réductions de coûts sont réelles, leur impact sur l’emploi au Nord reste limité : selon l’OIT, les industries manufacturières les plus exposées à la concurrence des pays à bas coûts ne représentent que 4% de l’emploi total des pays industrialisés de l’OCDE. Mais bien plus dévastatrice sur l’évolution des salaires et des conditions de travail est la « capacité » qu’ont les firmes à délocaliser. Cela leur octroie un pouvoir de négociation qui leur permet de diminuer la part des coûts salariaux et d’augmenter les profits financiers. Ainsi, la part des salaires dans le PIB européen est passée de 66 à 58% entre 1980 et 2005. Les citoyens du monde sont donc victimes d’un même système, au Nord comme au Sud.

C’est ce système de course aux profits sans limite qui s’effondre sous nos yeux. Les problèmes financiers des « working poors » qui avaient emprunté des « subprimes » n’ont pas seulement des conséquences sur les banques et les opérateurs financiers, mais aussi sur le financement de l’économie et, in fine, la création d’emplois décents. Par ailleurs, la crise des pays industrialisés va immanquablement entraîner un manque à gagner pour les débouchés et les flux d’aide à destination des pays les plus pauvres, pourtant frappés de plein fouet par la crise alimentaire. Si les travailleurs pauvres sont à l’origine de la crise financière, ils en sont donc aussi les ultimes et principales victimes. Pourtant, la consommation des ménages est la locomotive de la croissance économique et il est donc contre-productif de promouvoir un modèle de développement fondé sur la compression des salaires. Pour sortir durablement de la crise, les gouvernements ne peuvent donc se limiter à éteindre l’incendie financier à court terme en socialisant les pertes des banques. Il faut non seulement définir un nouveau système de régulation financière internationale, mais aussi promouvoir un modèle de développement fondé sur la mondialisation du travail décent.

Le travail décent est un concept créé en 1999 par l’OIT. Il consiste à garantir un emploi librement choisi, suffisamment rémunéré, accompagné des droits syndicaux et doté d’une protection sociale. Il représente donc une sorte de « plancher universel » pour fixer des limites à la course à la compétitivité mondialisée ; les conditions de base à garantir à tout citoyen du monde pour éviter que les travailleurs prennent la forme d’outils au service de la sphère financière. Il consiste à ramener la sphère financière au service du développement humain et de promouvoir une mondialisation à finalité humaine plutôt que financière.

Les « dégâts collatéraux africains » de la crise financière

Alors que la crise financière s’internationalise et se double progressivement d’une sévère crise économique, certains économistes développent la thèse selon laquelle l’Afrique sortirait grande gagnante de la crise du fait de sa faible intégration à l’économie mondiale. Or non seulement l’Afrique est plus intégrée au marché mondial qu’on le croit, mais en outre, des signes inquiétants laissent déjà penser que cette analyse est infondée.

Certes, le secteur bancaire africain est très peu développé. Il ne peut donc survenir sur ce continent des tornades financières du même acabit que celle qui frappe actuellement les principales puissances économiques mondiales. Mais cela n’empêche pas les rares pays africains munis d’un système financier relativement développé de connaître les mêmes déconvenues boursières que leurs homologues du Nord. Ainsi, les bourses de Johannesburg, Lagos ou Nairobi piquent du même nez que leurs consoeurs du monde entier.

En outre, le constat de l’immunisation de l’économie africaine aux secousses mondiales provient d’une lecture biaisée des statistiques. Certes, comme on ne cesse de le répéter, le continent africain représente moins de 3% du commerce mondial. Mais on oublie d’ajouter que la part des échanges dans le produit intérieur brut africain dépasse 50%, alors qu’elle ne dépasse pas 20% pour l’Union européenne ou les Etats-Unis. En d’autres termes, le fait que les économies africaines sont tournées vers l’exportation de matières premières de base (café, cacao, thé, sucre, coton, cuivre, etc.) implique qu’elles exportent l’essentiel de ce qu’elles produisent, ce qui les rend d’autant plus vulnérables aux « chocs externes ».

Par conséquent, la récession qui s’installe en Europe et aux Etats-Unis signifie que les marchés d’exportation vont diminuer pour les produits africains. Vu que l’économie africaine dépend fortement de ces exportations, l’impact social n’en sera que plus grand. Les conséquences pourraient être encore plus importantes dans les pays qui ont gagé d’importants investissements sur les recettes liées aux exportations. Ce type de contrat s’est fortement développé depuis que la Chine a fait des ressources africaines une priorité géostratégique.

En outre, l’Afrique est fortement dépendante des flux d’aide au développement (13,7 milliards de dollars en 2007), ainsi que des transferts financiers des migrants africains qui, depuis l’Europe ou les Etats-Unis, envoient une partie de leurs revenus à leur famille dans leur pays d’origine (11 milliards de dollars en 2007). Or il est évidemment à craindre que les centaines de milliards de dollars investies par les Etats du Nord dans les plans de sauvetage bancaires débouchent sur une diminution des flux d’aide au développement, qui plafonnent déjà depuis trois ans. Parallèlement, l’augmentation du chômage au Nord va immanquablement toucher les travailleurs migrants et peser sur les flux de transferts de ces migrants vers leur pays d’origine.

En définitive, la part de l’Afrique dans le commerce mondial a beau être très faible, le continent n’en est pas mois très vulnérables à la conjoncture internationale. Comme le souligne Paul Collier, professeur d’économie à Oxford : « Les pays du bas de la pyramide vont souffrir de la baisse ponctuelle des matières premières et de la réduction de l’aide aux pays en développement qui va probablement découler de la récession » [1]. Loin d’être épargnée par la crise financière, l’Afrique risque donc d’en subir les « dégâts collatéraux ».

Itinéraire d’une relance avortée

La crise financière et économique actuelle est inédite du fait qu’elle est globale. Loin du « découplage » dont avaient rêvé nombre d’économistes, l’économie mondiale plonge dans la récession et tous les pays connaissent le même creux en même temps. Les plans de sauvetage des banques et de relance de l’économie annoncés aux quatre coins du monde n’ont pas suffi à sortir l’économie mondiale du cercle pervers qui la mine : les banques, plombées par les titres pourris, rechignent à prêter à l’économie ; l’activité économique étant en berne, les chefs d’entreprises anticipent les baisses des ventes en diminuant la production et en licenciant ; les ménages, qui craignent pour leur emploi et voient leur patrimoine immobilier et financier fondre comme neige au soleil, consomment de moins en moins. Il en résulte une crise de la demande et le spectre d’une « trappe à liquidité » que seul l’Etat peut tenter d’éviter en injectant des liquidités dans l’économie grippée.

La crise est profonde parce qu’elle est globale, mais aussi parce que tous les acteurs privés (ménages, banques et entreprises) sont tellement endettés qu’ils ne peuvent compter que sur l’Etat pour les sauver de l’asphyxie. Ce n’est donc pas étonnant que les vieilles recettes keynésiennes, conçues pour ce type de crise, aient été ressorties de l’oubli : plus de 500 milliards de dollars de capitaux publics ont été investis dans les banques en un trimestre suite à la faillite de Lehman Bothers. Dans la foulée, des plans de relance pour un total de plus de 1.500 milliards de dollars ont été annoncés par des dizaines de gouvernements.

Mais rien n’y fait : les banques ne prêtent plus alors que les entreprises ont un urgent besoin de liquidités à court terme pour combler les pertes provoquées par la chute de leurs ventes. Les pertes d’emplois qui en résultent font chuter la consommation et peser sur l’économie mondiale le spectre de la déflation. Les pays en développement, dont les revenus dépendent largement des économies du centre, subissent la crise de plein fouet.

Pourquoi les centaines de milliards injectés au patient n’ont pas suffi à le réanimer ? Parce que, comme Keynes l’a expliqué, il ne suffit pas d’injecter des milliards pour relancer une économie en crise.
Selon Keynes, l’économie n’est pas une machine qui répondrait à des stimulations mécaniques. Comme le souligne Sandra Moatti : « Pour inverser les anticipations pessimistes, il faut des milliards, mais aussi un projet » [2]. En d’autres termes, on ne peut appliquer efficacement la pensée de Keynes en l’amputant de sa dimension politique. Or l’administration Bush en bout de course n’a en rien insufflé cette dimension à ses plans, ce qui représente désormais le défi majeur de l’administration Obama. Quant au plan européen, il a essentiellement consisté en une addition de plans nationaux dont les montants ont été gonflés en recyclant d’anciennes mesures décidées avant la crise. Sans doute trop habitués à faire démesurément confiance aux seules forces du marché, les gouvernements ont semblé laisser leur vision politique aux vestiaires.

Pourtant, Keynes avait averti plus de 70 ans plus tôt que « lorsque, dans un pays, le capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, il risque de s’accomplir en des conditions défectueuses » [3]. Loin des fondamentalistes du tout au marché, il prônait « la création d’une lourde taxe d’Etat frappant toute les transactions » [4] et a défendu, lors des négociations à Bretton Woods en juillet 1944, un système financier international fortement régulé.

Il est illusoire de prétendre relancer l’économie mondiale sans projet politique. Le fait que la crise financière survienne au même moment que d’autres crises globales implique des mesures adaptées à ces défis multiples. Cela passe d’abord par un plan de relance concerté qui privilégie les investissements verts pour faire face à la crise climatique. Cela passe ensuite par la définition d’un nouveau système financier multilatéral qui garantisse à la fois la stabilité monétaire et l’augmentation des salaires en fonction des gains de productivité. Autant de mesures qui nécessitent des ambitions politiques internationales qui n’ont guère été en vogue ces derniers temps.

La page blanche du G20

Alors que la crise financière se mondialise et plombe l’activité économique et l’emploi, le sommet du G20 a adopté le 15 novembre 2008 à Washington un plan d’action pour s’assurer qu’une telle crise ne se reproduise jamais. Mais au-delà des têtes de chapitres enfin définies, tout reste à faire. Loin d’aboutir à un « nouveau Bretton Woods », tel qu’annoncé un peu vite par le président français Sarkozy, le sommet du G20 à Washington a cependant eu le mérite de réunir les grandes puissances du nouveau monde multipolaire pour débattre des mesures à prendre pour réguler le système financier international. Après tant d’années d’inaction en la matière, c’est déjà en soi une avancée significative. Mais le sommet a surtout été marqué par le dogme réaffirmé par le président Bush en fin de mandat selon lequel « cette crise n’est pas l’échec de l’économie de marché et la réponse n’est pas de réinventer ce système ».

La déclaration finale, après avoir prôné des plans de relance budgétaire concertés et l’absence de protectionnisme commercial, définit des principes communs pour réformer les marchés financiers. Certes, reflétant l’allergie de certains de ses membres envers la création d’un superviseur mondial, le G20 commence par souligner que « la régulation relève avant tout de la responsabilité des régulateurs nationaux », mais il admet dans la foulée qu’étant donné le caractère global des marchés financiers, « une coopération internationale intensifiée entre régulateurs et des normes internationales renforcées » sont nécessaires.

La déclaration définit ensuite un plan d’action à court et moyen terme fondé sur cinq principes de réforme : le renforcement de la transparence et de la responsabilité des opérateurs financiers, l’application d’une saine régulation, la promotion de l’intégrité des marchés financiers, le renforcement de la coopération internationale et la réforme des institutions financières internationales.

Après avoir d’abord rappelé dans un premier pilier la nécessité de renforcer la transparence des institutions financières, le plan d’action aborde la nécessaire régulation « de tous les marchés, de tous les produits et de tous les opérateurs financiers », ce qui implique notamment d’éviter les conflits d’intérêt des agences de notation, de renforcer les ratio de solvabilité des banques et de réguler les marchés de produits dérivés de gré à gré [5], dont les fameux CDS (credit default swaps).

Le troisième pilier du plan d’action porte sur l’intégrité des marchés et aborde le dossier aussi sensible que fondamental des paradis fiscaux… mais en les citant de manière métaphorique. Le G20 prône en effet des mesures pour « protéger le système financier international des juridictions non coopératives et non transparentes », sans être guère plus prolixe sur les mesures à adopter. Le quatrième pilier prône, à défaut d’un superviseur mondial, la coopération des superviseurs pour « établir des collèges de superviseurs pour toutes les institutions financières transfrontalières majeures ».

Enfin, le cinquième pilier du plan d’action prône une réforme des institutions financières internationales impliquant à la fois leur démocratisation et la réforme de leurs missions. Le Forum de stabilité financière serait chargé de proposer des règles adéquates et le FMI de prévenir les crises en surveillant le système financier et les banques, tandis que les pays en développement se verraient octroyer davantage de voix en leur sein.

Les têtes de chapitres sont ainsi définies, mais les mesures restent floues et un groupe d’experts a été chargé de livrer des pistes concrètes pour le 31 mars 2009, à la veille d’un second sommet organisé à Londres le 2 avril. Certes, on ne pouvait attendre davantage d’un sommet abrité par une administration Bush accrochée à ses dogmes. Mais le G20 se doit de tourner clairement le dos à l’idéologie de l’autorégulation et de remplir la page blanche de mesures concrètes débouchant sur une nouvelle architecture financière internationale. Sans quoi l’objectif d’éviter toute nouvelle crise se révélera immanquablement un vœu pieu.

Vers une nouvelle « grande transformation » ?

La crise financière actuelle est la plus importante depuis le krach de 1929. Or si plusieurs leçons de la Grande Dépression ont été tirées, toutes ne l’ont manifestement pas été. Dans un œuvre majeure d’économie politique publiée en 1944, Karl Polanyi décrit de manière magistrale les origines politiques et économiques de l’effondrement de la civilisation du 19e siècle et la « grande transformation » que cet événement a provoquée − avec le krach de 1929, la Grande Dépression des années 1930, la montée du fascisme et du nazisme et la seconde guerre mondiale [6]. Partant du principe que la civilisation du 19e siècle reposait sur quatre institutions (le système de l’équilibre des puissances, l’étalon-or international, le marché autorégulateur et l’Etat libéral), il postule que « parmi ces institutions, l’étalon-or est celle dont l’importance a été reconnue décisive ; sa chute fut la cause immédiate de la catastrophe. (…) Mais la source et la matrice du système, c’est le marché autorégulateur. (…) Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique » [7].

En effet, Polanyi démontre que, la production provenant de l’interaction de l’homme et de la nature, le système de marché autorégulé implique qu’ils entrent dans son orbite et soient donc traités comme des marchandises, selon la loi de l’offre et de la demande, sans tenir compte du fait que cela équivaut à les anéantir. C’est ainsi la progression du concept « utopique » du marché autorégulateur qui a été arrêtée par l’autodéfense « réaliste » de la société. Ce processus d’autopréservation de l’homme et de la nature, qui s’est développé au nom des intérêts sociaux menacés par le mécanisme en expansion du marché, a pris diverses formes : le socialisme, le New Deal, le fascisme et le nazisme, dont le seul point commun était l’abandon des principes du laisser-faire.

Une fois mise en défaut l’économie mondiale sur laquelle se fondait le système d’équilibre des puissances, ce système n’a plus été en mesure d’assurer la paix, d’où le caractère brusque de la rupture et la rapidité de la désagrégation. Trois puissances (l’Allemagne, le Japon et l’Italie) sabotèrent les institutions de paix qui étaient en train de s’écrouler (la Conférence sur le désarmement et la Société des Nations) et optèrent pour l’autarcie économique, ce qui a débouché sur la seconde guerre mondiale et la fin de l’économie de marché autorégulé. Malheureusement, trois décennies plus tard, la régulation du système financier international adoptée en 1944 à Bretton Woods était abandonnée et la foi dans l’autorégulation du marché était rétablie.

Contrairement aux années 1930, les autorités publiques ne restent pas les bras croisés face à la crise financière actuelle : les gouvernements et les banques centrales interviennent massivement pour éviter une crise systémique et une sévère dépression économique. Mais se limiter à jouer aux pompiers en socialisant les pertes ne peut suffire. Cela peut même inciter les opérateurs financiers à prendre toujours plus de risques, assurés qu’ils sont d’être immanquablement sauvés par le matelas public en cas de dérapage. C’est pourquoi il est nécessaire de définir un nouveau système multilatéral de régulation du système financier international − un « nouveau Bretton Woods » − afin d’encadrer les opérateurs financiers et prévenir la société contre de nouvelles prises de risque démesurées.

Or une telle perspective est loin d’être assurée à court terme, tant les gouvernements semblent enclins à apporter des réponses nationales à un problème dont les origines sont pourtant globales. La crise sociale et écologique, conséquence de la marchandisation de l’homme et de la nature, est tout sauf contenue : crise alimentaire, crise du pouvoir d’achat, changements climatiques et compétition mondiale pour l’accès aux ressources naturelles rythment l’actualité quotidienne. L’équilibre des puissances, fondée sur la charte des Nations unies et, depuis la fin de la guerre froide, sur la Pax Americana, est ébranlé par les entorses répétées au droit international (guerre préventive en Irak, indépendance du Kosovo, conflit russo-géorgien), le déclin de l’hyperpuissance américaine et la résurgence de visées nationalistes. Il en résulte un monde multipolaire qui, dans le contexte actuel de crise du multilatéralisme, prend la forme de rivalités entre puissances régionales : rivalités commerciales, comme l’illustre l’enlisement des négociations à l’OMC, mais aussi militaires, comme le démontrent les bruits de bottes aux quatre coins du monde sur fond de « guerre antiterroriste ».

Aujourd’hui que s’effondre à nouveau sous nos yeux l’utopie du marché autorégulateur, il est urgent de définir un nouveau système de gouvernance mondiale capable d’endiguer les conséquences possibles d’une nouvelle « grande transformation ». Car si l’histoire ne se répète jamais, c’est surtout vrai quand toutes les leçons en ont été tirées.

Mettre la finance au service d’un nouveau paradigme

La crise financière, liée à une crise économique et sociale et, plus largement, à une succession de crises globales (climatique, alimentaire, énergétique, etc.), puise son origine dans l’idéologie de l’autorégulation du marché qui a débouché sur des prises de risques systémiques, des déséquilibres financiers internationaux et une pression à la baisse sur les revenus des ménages les plus pauvres :

- L’ouverture des marchés conjuguée à l’ouverture de l’ex-URSS et des pays émergents a entraîné une remise en cause radicale de l’équilibre capital/travail au détriment de ce dernier : les salaires non qualifiés sont ainsi mis en concurrence et tirés vers le bas, entraînant une paupérisation des couches les plus défavorisées de la population, tandis que les revenus élevés sont tirés vers le haut, entraînant une explosion des inégalités sociales.

- La déréglementation a permis aux fonds d’investissement de prendre le contrôle des firmes transnationales et d’orienter leurs stratégies vers la création de valeur boursière, impliquant fusions et acquisitions, rachat de ses propres actions et licenciements boursiers. Il en a résulté un taux de rendement dicté a priori par les actionnaires majoritaires, et donc une croissance permanente de la part des profits dans la valeur ajoutée, ce qui débouche sur une chute généralisée de la part des salaires dans les richesses produites.

- Le modèle de croissance mondiale a été fondé sur l’exportation de produits fabriqués dans des pays à bas salaire et consommés dans les pays riches par une demande intérieure poussée à l’endettement. La consommation à crédit des ménages américains et européens est arrivée à saturation avec la chute des prix immobiliers, rendant le système caduque avec des conséquences directes sur les pays à bas salaires. Il en résulte une crise mondiale dont l’ampleur a rarement été atteinte.

- Les excédents de liquidités émanant des déséquilibres financiers internationaux ont été investis dans des opérations opaques et risquées, fondées sur des effets de levier opérés dans des marchés dérivés non réglementés. Les banques ont financé ces opérations en transférant les risques à des fonds spéculatifs souvent logés dans des paradis fiscaux et bancaires, jusqu’à ce que ces risques leur reviennent tel un boomerang et débouchent sur une paralysie du marché interbancaire et sur une récession économique.

La régulation du système financier international doit partir de deux postulats remettant fondamentalement en question les dogmes d’hier : d’une part, demander aux opérateurs financiers de se réguler eux-mêmes est un leurre ; d’autre part, prétendre que les fruits de la croissance sont redistribués automatiquement vers les plus pauvres par un effet de ruissellement présumé est une chimère. C’est pourquoi des mesures structurelles sont nécessaires, dont notamment :
- La « traçabilité » des flux financiers internationaux, afin de savoir qui fait quoi et pour quoi faire, ce qui passe par le démantèlement des paradis fiscaux ;
- Le renforcement des règles prudentielles des banques et le passage d’un système d’autorégulation à un système de contrôle public et citoyen des institutions financières privées ;
- La régulation de tous les opérateurs financiers (dont les hedge funds et autres véhicules spéciaux hors bilan), de tous les marchés (dont les marchés dérivés de gré à gré) et de tous les produits (dont les produits titrisés) ;
- La résorption des déséquilibres financiers internationaux par l’adoption d’un nouveau système monétaire international ;
- La lutte contre les conflits d’intérêt, ce qui implique notamment d’encadrer les systèmes de rémunération des dirigeants de firmes et de créer des agences de notation indépendantes du système financier ;
- La taxation des transactions financières internationales et la mise en œuvre d’un fonds de crise systémique ;
- Le rétablissement de l’équilibre capital/travail par la limitation de la rémunération des actionnaires et la mondialisation du travail décent ;
- La mise en œuvre d’un nouveau système de création et de répartition des richesses et le financement de biens publics mondiaux.

Ces indispensables régulations doivent s’inscrire dans le cadre d’un projet cohérent plus large qui prenne en compte les différentes crises globales et vise la mise en œuvre d’un nouveau paradigme garantissant le respect des libertés et des droits humains fondamentaux, le respect de l’environnement et la diversité culturelle.

Par Arnaud Zacharie
www.cncd.be

[1] Le Monde, 24/10/2008.
[2] Sandra Moatti, « Relance : pourquoi ça ne suffira pas », in Alternatives Economiques, n° 276, janvier 2009.
[3] J. M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Ed. Payot, 1982, p. 171.
[4] J. M. Keynes, op. cit., p. 172.
[5] Les marchés dérivés de gré à gré représentent les deux tiers des opérations dérivées et sont des marchés non organisés, donc hors marché et sans surveillance de régulateur. Les ventes de produits dérivés de gré à gré atteignent le montant astronomique de 683.725 milliards de dollars fin juin 2008 selon la BRI !
[6] Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Editions Gallimard, 1983.
[7] Karl Polanyi, op. cit., pp. 21-22.

Mercredi 25 Février 2009
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